La Débâcle des fleuves sibériens : une nuit de tonnerre à Khanty-Mansiysk
- Alain Mihelic

- 25 juin 2020
- 4 min de lecture

Dans cet article, vous trouverez une description du phénomène de débâcle tel que je l’ai vécu en Russie dans la ville de Khanthy-Mansiysk.
Une nuit agitée sur les rives de l'Irtych
Il y a quelques années je me suis rendu dans la ville de Khanthy-Mansiysk, capitale de l'Okrug autonome des Khantys et des Mansis, au-delà de l'Oural, en Sibérie occidentale.
La ville est bâtie sur les rives de l'Irtych, à une quinzaine de kilomètres seulement de sa rencontre avec l'Ob. Dans cette région, les dimensions défient l'imagination : l'Irtych atteint déjà près d'un kilomètre et demi de largeur, tandis que l'Ob est un « fleuve » à la taille du pays : 3 km de largeur !
Khanty-Mansiïsk est aujourd'hui connue pour ses compétitions internationales d'échecs, mais aussi pour son importance stratégique. Une grande partie de la richesse pétrolière russe provient de cette région où se concentrent certains des plus importants gisements du pays. Environ 70 % des réserves de pétrole de la Russie se situent en Sibérie occidentale.
Je suis ici pour des rencontres professionnelles, en début mai 1994.
Environ 70 % des réserves de pétrole de la Russie se situent en Sibérie occidentale.

Je m'endors tranquillement dans ma chambre d’hôtel, située à proximité du fleuve.
Prévenu de rien, corniaud à souhait, je suis réveillé la nuit par des coups de canon ! Levé en trombe (j’avais déjà vécu les événements guerriers de 1992 à Moscou), je fonce dans le hall de l’hôtel, je saisis par le col le portier assoupi pour avoir la clef de ce boucan.
Il me toise hautain et me lance : « ледоход » (liedoxhod). Mot inconnu. Il me faut 5 minutes et force explications, pour comprendre : « c’est la débâcle » !.
Penaud, je retourne au lit après un moment passé dehors à écouter le tonnerre.
Débâcle : Quand le fleuve se réveille
Le mot en lui-même, décrit bien ce sentiment de perdition, de fin du monde, de chaos lors de la brisure de la glace.
Durant l'hiver sibérien, les grands fleuves se transforment en immenses routes de glace.
Leur surface devient un véritable pont gelé, parfois épais de plus d'un mètre.
Mais au printemps, les eaux venues du sud se réchauffent avant celles du nord.
La glace commence alors à fondre par-dessous.
Fragilisée, poussée par la pression croissante du courant, elle finit par céder.
Les plaques se fracturent dans un vacarme assourdissant.
Les craquements se répercutent sur des kilomètres.
Les blocs s'entrechoquent comme des béliers de pierre. alors la confusion est à son paroxysme et le spectacle en délire.
Le fleuve semble soudain reprendre vie dans une explosion de bruit et de mouvement.
Pour qui n'a jamais assisté à ce phénomène, l'impression est saisissante.
Le grand spectacle du printemps sibérien
Chaque année, les habitants viennent assister à cet événement.
Les berges se remplissent de spectateurs.
On observe les fissures apparaître, les premières plaques se détacher, puis l'immense flot de glace s'ébranler.
Après des mois de silence hivernal, la nature semble se remettre en marche.
Dans les régions nordiques, la débâcle est bien davantage qu'un simple phénomène météorologique.
Elle marque symboliquement la fin de l'hiver.
Le retour du mouvement.
Le retour de la lumière.
Le retour de la vie.

Ci-dessus une photo d'embâcle de la Seversk à Tomsk, qui donne une idée de l’épaisseur de la glace et de l’ampleur du phénomène.

Débâcle. Tableau de Caspar David Friedrich
Quand la débâcle devient Embâcle :
Embâcle : les morceaux créés par la débâcle, sont charriés et s’accumulent et se coincent sur les ponts de glace plus septentrionaux, la ou les températures du printemps ne sont pas encore suffisamment adoucies.
Des barrages, par amoncellements chaotiques de glace, se produisent parfois, interdisant aux eaux de passer et provoquant d'immenses inondations dans ce pays de Sibérie presque parfaitement plat.
Les volumes mis en jeu sont gigantesques.
Des montagnes de glace s'amoncellent parfois sur plusieurs mètres de hauteur avant que la pression ne finisse par tout emporter.
Les émotions de la débâcle : miroir de l’âme ?
La débâcle, c’est plus qu’un phénomène de fonte de glace – c’est un symbole de renouveau, de libération, voire de renaissance pour les âmes qui l’observent.
Nous sommes tous un peu comme le fleuve, gelé depuis des mois, retenu prisonnier sous une carapace épaisse de glace.
Puis soudain, cette glace cède, craque et laisse enfin s’écouler les flots, retrouvant ainsi leur liberté.
Qui n’a jamais ressenti, à sa manière, ce besoin de briser des liens et de se libérer d’un poids ?
C’est comme si la nature elle-même nous jouait une symphonie de renaissance : une explosion orchestrée qui nous rappelle que parfois, pour avancer, il faut laisser éclater tout ce qui nous entrave.
Une "débâcle" personnelle peut-elle être l’élément déclencheur d’un renouveau ?
La confusion, le chaos, la perte de contrôle : tous ces sentiments sont ceux de la débâcle, mais ils peuvent nous mener aussi à la libération.
Et c’est là la magie de ce spectacle naturel : il nous invite, en spectateurs, à faire le parallèle avec nos propres "blocs de glace" intérieurs.
Un pont de glace se fracturant avec fracas sous la pression d’un fleuve enragé peut-il être une métaphore de la libération émotionnelle ? Après tout, chaque débâcle est suivie d’un nouveau départ, d’eaux fraîches et libres, prêtes à redessiner le cours du fleuve… et de la vie.
La débâcle sibérienne n'est pas seulement un spectacle naturel.
Elle est aussi une démonstration éclatante de cette vérité simple : rien ne reste figé éternellement.
Une Autre Vision de l'Embacle
A Paris, place du Québec, la vision de l'Embacle de Charles Daudelin, sculpteur Québécois :

Leçon de nature
Les liens ci-dessous permettent de se faire une idée des dimensions et des volumes gigantesques mis en œuvre lors de ces deux phénomènes.



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