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Le Chtchi, l’emblématique Soupe au choux

  • Photo du rédacteur: Alain Mihelic
    Alain Mihelic
  • 12 juin
  • 6 min de lecture

Le Chtchi (Щи), l’âme chaude de la Russie

 

Avant d’être une soupe, le chtchi est une réponse.

Une réponse au froid, au temps long, à l’hiver qui insiste.

Une réponse simple, nourrissante, fiable.


En Russie, on ne demande pas au chtchi d’être spectaculaire.

On lui demande de tenir.

 

 

Le cœur du chtchi : le chou fermenté

Avant toute recette, il faut se mettre d’accord sur l’ingrédient central : le chou blanc lacto-fermenté, nature, cru, sans aucun ajout, ou kvachenaya kapousta (квашеная капуста).


En Russie, le chou fermenté n’est pas un condiment. C’est une institution.


Chaque famille a sa méthode, souvent transmise par la babouchka. On y parle peu de grammes, beaucoup de gestes.

 


Chou fermenté russe maison (Квашеная капуста)


Ingrédients (recette traditionnelle)

  • 1 chou blanc bien ferme (≈ 2 kg)

  • 1 carotte moyenne

  • 20 g de sel non iodé (≈ 1 c. à soupe rase)

  • Optionnel (mais très russe) :

    • 5–6 grains de poivre noir ou plus suivant gout

    • 1 feuille de laurier

    • 1 poignée de canneberges ou d’airelles

    • Quelques Baies de Genévrier


Préparation

  1. Émincer finement le chou.

  2. Râper la carotte.

  3. Mettre le tout dans un grand saladier, ajouter le sel.

  4. Malaxer vigoureusement à la main jusqu’à ce que le chou rende son jus (c’est crucial).

  5. Ajouter les épices

  6. Tasser fortement dans un bocal ou dans un pot en grès.


    Après tassement, le chou doit être entièrement recouvert de son jus.

  7. Couvrir le bocal, sans le fermer hermétiquement.


Stade de la Fermentation

  • 2–3 jours à température ambiante (18–22 °C)

  • Percer la masse chaque jour avec un bâtonnet pour libérer les gaz

  • Puis placer au frais (cave ou réfrigérateur)

Le chou fermenté est prêt en 5–7 jours, et parfait après 10–14 jours.

« S’il ne craque pas sous la dent, ce n’est pas du vrai chou fermenté. »

 

assiette de chou et canneberges

Choux et Canneberge (Klyukva). ( свежая клюква)

 


chou et pommes en salade

Variante aux Pommes

 

3 bocaux de choux, rouge et verts

Choux Verts, Choux Rouges


Ceci admis et une recette goûteuse du Chou, établie, nous pouvons passer à la pratique. Quelques remarques avant d’aborder le cœur de la question du jour.

 


Remarques : Quelques mots avant la marmite


Le Chtchi est cuisiné en Russie depuis au moins le Xe siècle, à l’époque où les Russes ont commencé à cultiver le chou, importé grâce aux relations commerciales avec Byzance.


Ce légume s’est rapidement implanté sur les terres russes en raison de ses exigences raisonnables : il pouvait être conservé tout l’hiver, il était bon marché et permettait de préparer des plats de force et de tenue. C’est un légume nourrissant qui rassasie durablement.


Le secret de la qualité du chtchi ne réside pas uniquement dans le chou, mais également dans le poêle de masse russe.

Voir Article : « Le Poêle de Masse Russe ».


Dans celui-ci, la soupe ne cuisait pas, mais mijotait pendant des heures, ce qui permettait à tous les ingrédients d’acquérir une incroyable douceur et aux saveurs de se mélanger et de s’arrondir harmonieusement.


Aujourd'hui, on peut laisser la cocotte en fonte au coin du feu ou laisser une flamme tenue lui lécher le cul durant des heures, en compensation.

 

Il existe des dizaines de variantes de Chtchi, que nous aborderons brièvement, mais le secret des Chtchi, c’est : « le chou + une longue cuisson + du repos »


Et j’ajouterais : une demi-bouteille de blanc sec, si je le prépare ; toutefois, c’est exclusivement pour ma glotte !


Il existe des variantes à base de chou séché, de chou fermenté ou de chou congelé. Toutes les versions ont leur raison d’être, gustatives et de solutions aux difficultés de conservation.

 


Le Chtchi : Ingrédients 


(version traditionnelle au chou fermenté), pour 4 à 6 personnes.

  • 400–500 g de bœuf avec os (ou porc)

  • 2 litres d’eau froide

  • 1 oignon

  • 1 carotte

  • 2–3 pommes de terre

  • 400 g de chou fermenté

  • 1 feuille de laurier

  • 5–6 grains de poivre noir

  • Sel (avec parcimonie)

  • Aneth ou persil

  • Crème aigre (smetana) pour servir

 


Préparation


Le Bouillon :

  1. Mettre la viande dans l’eau froide

  2. Porter doucement à ébullition

  3. Écumer, puis laisser frémir 1h30–2h à feu très doux


Le Chtchi n’aime pas la précipitation


La Base aromatique :

  1. Faire revenir doucement l’oignon et la carotte émincés

  2. Faire revenir oignon + carotte sans coloration

  3. Couper les pommes de terre en cubes et les ajouter

  4. Ajouter le chou fermenté et cuire 10–15 min


    Cette étape adoucit l’acidité


L’Assemblage :

  1. Ajouter au bouillon de viande l’ensemble Carottes + pommes de terre + base de chou

  2. Mettre laurier et poivre

  3. Cuire encore 30–40 min


Le grand Secret :

  1. Éteindre le feu

  2. Couvrir

  3. Laisser reposer au moins 1 heure

 


Service


À servir très chaud. Ajouter une grosse cuillère de smetana, de l’Aneth frais.

On peut l’accompagner de Pain de Seigle.


  • Option gourmande : une pointe d’ail frotté sur le pain

 

Dans certaines régions, on dit que les chtchis sont meilleurs après avoir “passé la nuit à réfléchir”.

Et, ce n’est pas une parole infondée : le lendemain, ils sont encore plus profonds, plus ronds, plus harmonieux.

 


Variantes traditionnelles


  • Chtchis maigres (de carême) : sans viande, avec champignons

  • Chtchis verts : à l’oseille ou aux herbes sauvages

  • Chtchis d’hiver : exclusivement au chou fermenté

  • Chtchis d’été : choux frais, plus légers

 

Au Printemps — les chtchis verts (щи зелёные)


bol de soupe aux herbes

Chtchi vert, soupe de sortie d’hiver


Les composantes variables :

  • Oseille, ortie, jeunes feuilles

  • Œuf dur

  • Un peu de smetana

  • Bouillon léger


assiette de soupe avec un demi œuf

Chtchi, chaleur sans bavardage


Qui les mange

  • Paysans après l’hiver

  • Moines pendant le carême

  • Classes modestes

bol de soupe aux légumes et une cuiller

Chtchi, un mot court pour un temps long


Sens symbolique

Renaissance, purification, vitamines naturelles

« Le vert chasse l’hiver du sang. »

Ces chtchis sont acides, toniques, presque médicinaux.


Aujourd’hui encore, beaucoup de Russes les associent à une remise à zéro du corps.

 

En Été — les chtchis clairs au chou frais


une cuillere dans une assiette de soupe et crème aigre

 

Chtchi bien posé, corps bien logé

 

Composition typique

  • Chou frais

  • Pommes de terre nouvelles

  • Aneth, oignon vert

  • Peu ou pas de viande

creme aigre sur une soupe de chou et légumes

Tant qu’il y a du chtchi, il y a de l’espoir


Qui les mange

  • Tout le monde

  • Familles rurales

  • Citadins dans les datchas

soupe de verdures

Chtchi, soupe de longue haleine


Sens social

Simplicité, fraîcheur, quotidien

On les mange parfois tièdes, jamais lourds.

C’est la soupe du travail, du jardin, des longues journées.


Dans certaines familles, plus il fait chaud, plus les chtchis sont clairs.


Une soupe trop riche en été est vue comme une faute de goût.

 

En Automne — les chtchis nourrissants

 

belle soupe riche et nourrissante

Le chtchi, c’est du chaud qui tient

Simple, efficace


Composition Typique

  • Chou (souvent encore frais)

  • Bœuf ou porc

  • Lard

  • Bouillon longuement mijoté

assiette de soupe au choux

Chtchi chaud, cœur lourd jamais

proverbe revisité.


Qui s’en regale

  • Familles établies

  • Artisans

  • Classes moyennes traditionnelles


Sens symbolique

Préparation à l’hiver, solidité

C’est la période où l’on renforce le corps.


Les chtchis deviennent plus épais, plus rassasiants.

« Bon chtchi d’automne — pas besoin de manteau. »

 

En Hiver — les chtchis au chou fermenté (les plus courus)

 

soupe viande et chou

 Chtchi & match

La soupe qui gagne toujours contre l’hiver 

 

Composition Typique

  • Chou fermenté

  • Viande avec os

  • Graisse

  • Ail, parfois champignons

  • Pain noir + smetana

belle assiette de soupe riche

Un chtchi vaut mieux que deux frissons

Sagesse climatique.


Qui s’en Baffre !

  • Tout le monde, sans exception

  • Paysans pauvres

  • Bourgeoisie

  • Soldatesque

assiette de soupe et pain et piment

Quand le chtchi parle, le froid se tait


Sens social et culturel

Survie, chaleur, continuité


C’est la version la plus noble, même quand elle est simple.

Chez les riches, on pouvait servir :

  • le bouillon clair en premier

  • puis le chou et la viande ensuite

“chtchi en deux temps”, signe de raffinement


un pot de soupe en cuisson dans le poêle

Préparation au Poêle de Masse

 

Voir Article : « Le Poêle de Masse Russe »



Un peu d’histoire croustillante


Le chtchi apparaît dans les chroniques russes dès le IXᵉ siècle, peu après l’introduction du chou en Rus’ kiévienne. À partir de là, le destin du chou et celui du peuple russe sont solidement liés.


Un proverbe ancien résume tout : « Chtchi et kacha sont notre nourriture ».

« Щи да каша — пища наша »

Simple, nourrissant, fiable. Le chtchi est le plat qui ne trahit jamais.

 

Un point essentiel, les Russes ne jugent pas un plat par :

  • sa sophistication

  • son prix

  • sa modernité


Mais par :

  • sa justesse saisonnière

  • sa capacité à soutenir le corps

  • son respect du moment

 

Un chtchi “trop riche au mauvais moment” est considéré comme mal adapté.

 

Plat des paysans… et des Zelites


  • Les paysans mangeaient un chtchi maigre, parfois sans viande, parfois juste avec un os ou un peu de saindoux.


  • Les boyards et les tsars y ajoutaient:

    • plusieurs viandes,

    • des épices coûteuses,

    • parfois même du vin ou du citron au XVIIIᵉ siècle.


Même recette, statut différent. Le chtchi est démocratique par essence.

 

soupe verdure et chou

 Chtchi-thérapie

Pour soigner les hivers longs.


Le chtchi surgelé


Anecdote célèbre : en hiver, on préparait de temps en temps, le chtchi en grande quantité, puis on le congelait entièrement en le laissant dehors. On découpait ensuite le bloc à la hache et on en faisait bouillir une portion.


Résultat:

  • goût plus profond,

  • acidité arrondie,

  • meilleure tenue.

Le froid comme épice secrète

 

Le chtchi et l’Église


Pendant les nombreux jours de jeûne orthodoxe:

  • le chtchi se fait sans viande,

  • occasionnellement, uniquement avec chou, oignons et un peu d’huile de chanvre.

Même dépouillé, il reste un vrai repas.


 

En conclusion


Le chtchi n’a jamais eu pour vocation d’impressionner.

Il ne promet ni exotisme ni surprise. Il promet mieux : la constance.


À travers les saisons, les pénuries, les jeûnes et les festins, il s’est adapté sans jamais se renier. Tantôt maigre, tantôt riche, toujours juste. Il a nourri les paysans comme les élites, les corps fatigués comme les jours ordinaires.


Le chtchi n’est pas qu’une soupe.

C’est une manière de traverser le temps, en s’y accordant plutôt qu’en le défiant.

 

4 commentaires

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Orazio
14 juin
Noté 5 étoiles sur 5.

Bsr Alain encore une fois tu nous régale et c'est le cas de le dire. Je ne connaissais pas le chtchi (plus facile à écrire qu'à prononcer !) Une sorte de soupe au choux ou de bortsch slave. A très bientôt. L'année se termine et je n'ai pas eu encore le temps de lire tous tes articles sur l'Orthodoxie (vraiment passionnant après un premier regard en diagonale). Porte toi bien До скорой встречи

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Orazio
14 juin
En réponse à

Petit rectificatif ....Tu nous régales...

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Misha
12 juin
Noté 5 étoiles sur 5.

Introduction très instructive dans l'univers des chchi. C'est écrit de manière si appétissante que j'ai eu envie irresistible de préparer des chchi.

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Invité
12 juin
Noté 5 étoiles sur 5.

Merci pour ce partage .

Il me semble qu'il y a des similitudes avec la ciorba roumaine , de meme que du vocabulaire en commun , Smantana , c'est de la creme en roumain .

Une idée d'article ; l'influence de la langue russe dans le monde .

Bonne continuation à vous .

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