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Kadykchan, la ville fantôme de la Kolyma

Photo du rédacteur: Alain Mihelic
Alain Mihelic
il y a 10 minutes
8 min de lecture

Introduction à la Kolyma

 

Où se trouve la Kolyma ?


La Kolyma est une vaste région du nord-est de la Russie, entre la mer d’Okhotsk et la Yakoutie. Elle est située autour du fleuve Kolyma et de la route mythique appelée Grand- route de la Kolyma, appelée aussi "la Route des Os".


Les principales villes de référence sont :

  • Magadan – port sur la mer d’Okhotsk

  • Yakutsk – capitale de la Yakoutie

  • Susuman – centre minier de la Kolyma


La région appartient en grande partie à l’Oblast de Magadan.


Et comme disait Napo, un petit croqueton vaut mieux qu’un long Baratin :


Pour mémoire, voici la Russie :


Carte politique de la Russie

Carte politique de la Russie et ses grands axes de circulation

 

Et ses divisions administratives (Régions) :


Les divisions administratives de la Russie

Les divisions administratives de la Russie

 

La Kolyma se trouve à cheval sur 3 régions de l’extrême Est du pays : oblast de Magadan, la République de Sakha (la Yakoutie), et la Tchoukotka.


L'oblast de Magadan, qui constitue le cœur administratif de la Kolyma, a connu un important déclin démographique après la disparition du système soviétique et la fermeture de nombreuses exploitations minières, la fermeture des camps du Goulag et la crise économique des années 1990.


Sa population a fortement diminué depuis la fin de l’URSS (plus de 540 000 habitants en 1989) avant de se stabiliser autour de 130 000–135 000 habitants depuis les années 2010.


En dimension, l’Oblast de Magadan est plus grand que la France Métropolitaine soit 640000 km2.

La distance Moscou – Magadan est de 6000 km.


Voir Article : « Ouelen tout au bout du monde »



Voir Article : « L’Hiver en Russie »


 

Bassin du Fleuve Kolyma en Jaune

Bassin du Fleuve Kolyma en Jaune


Le développement concentrationnaire autour du Dalstroï


Pour comprendre l'histoire de Kadykchan, il faut faire un bref détour par une réalité beaucoup plus vaste : le système concentrationnaire qui accompagna le développement industriel de la Kolyma.


En novembre 1931, le pouvoir soviétique crée le Dalstroï, officiellement chargé du développement industriel et routier de la Haute-Kolyma. Sa mission est considérable : rechercher et exploiter les ressources minières, construire les routes, les installations et les nouveaux centres industriels dans une région immense et particulièrement difficile d'accès.


Mais pour réaliser ce programme, le Dalstroï dispose d'une main-d'œuvre qui ne peut ni démissionner, ni rentrer chez elle. En 1932 est créé le Sevvostlag, le « camp de travail correctif du Nord-Est », destiné à fournir au Dalstroï une main-d'œuvre pénitentiaire.


Les prisonniers sont affectés à la construction des routes, aux travaux miniers, à l'exploitation forestière, à la construction des villes et des installations industrielles.


Le système prend rapidement une ampleur gigantesque. Les premiers contingents comptent quelques milliers de détenus, mais leur nombre augmente rapidement : le Sevvostlag en compte environ 11 000 en 1932, plus de 70 000 en 1937 et près de 190 000 en 1940 selon les données disponibles.


L'or constitue évidemment le grand objectif économique. Mais avant même d'atteindre les gisements, il faut preparer des routes, des ponts, des pistes, des entrepôts, des centrales, des ateliers et des logements. Une grande partie de cette infrastructure est donc construite par des prisonniers.


À mesure que le réseau minier se développe, les detenus sont de plus en plus directement affectés à l'extraction de l'or, d’étain, de charbon et d'autres minerais.


Le phénomène dépasse largement la seule ville de Magadan. Le territoire administratif du Dalstroï s'étend progressivement sur une immense partie du Nord-Est soviétique. Un réseau de camps et de subdivisions accompagne les différents centres d'exploitation, reliés entre eux par les routes en construction. La Kolyma devient ainsi à la fois une région minière et un immense territoire de travail forcé.


C'est dans cet environnement que naissent ou se développent des localités comme Kadykchan, destinées à servir les activités minières. La ville n'est donc pas un camp au sens strict du terme, mais elle appartient à un paysage industriel créé et structuré par le système du Dalstroï et par le travail forcé.


la ville de Kadykchan, ses barres d’immeubles

Kadykchan, ses barres d’immeubles

 

Cette distinction est importante. Kadykchan raconte d'abord l'histoire d'une ville minière, de son charbon, de ses habitants et de son abandon. Mais pour comprendre pourquoi cette ville a pu apparaître dans un endroit aussi isolé, il faut garder à l'esprit le gigantesque système économique et concentrationnaire qui avait auparavant ouvert les routes de la Kolyma.


Carte de Kadykchan et de la Kolyma dans l'oblast de Magadan

Carte de Kadykchan et de la Kolyma dans l'oblast de Magadan

 

La ville est née de la mine. La mine, elle, est née d'un système qui avait d'abord construit les routes pour atteindre la mine.


Le coût humain de cette mise en valeur fut immense. Selon les données historiques rassemblées par les sources consacrées au Sevvostlag, plus de 880 000 prisonniers arrivèrent dans les territoires du Dalstroï entre 1932 et 1956, et plus de 126 000 y moururent. Les chiffres varient toutefois selon les périodes, les périmètres administratifs retenus et les sources.


Ainsi, lorsque l'on découvre aujourd'hui les ruines de Kadykchan, les bâtiments abandonnés et les installations minières englouties peu à peu par la taïga, on ne voit qu'un fragment d'une histoire beaucoup plus vaste : celle de la transformation de la Kolyma en territoire industriel.


Et c'est précisément dans cette géographie minière que Kadykchan va apparaître.

 

La Kolyma et le territoire du Dalstroy

La Kolyma et le territoire du Dalstroy

 

Kadykchan : une ville née du charbon


Cette ancienne ville minière de 10 000 habitants, fut abandonnée après une explosion de gaz (grisou) dans une mine et la fermeture des exploitations dans les années 1990.


Kadykchan se trouve dans l'oblast de Magadan, dans le nord-est de la Russie, à environ 65 km au nord-ouest de Susuman, dans le bassin de la rivière Aïan-Youriakh, affluent de la Kolyma.


Son nom vient de la langue des Évènes et est généralement traduit par quelque chose comme « petite gorge » ou « petit ravin ».


La ville apparaît pendant la Seconde Guerre mondiale autour de l'exploitation du charbon du gisement d'Arkagaly.


La mine et le village furent notamment construits par des prisonniers du Goulag.

Varlam Chalamov, écrivain majeur de la littérature concentrationnaire soviétique, fut affecté à différents sites dans le secteur de Arkagala.


Kadykchan après 25 années d’abandon

Kadykchan après 25 années d’abandon

 

Une vraie petite ville soviétique


Kadykchan n'était pas une misérable colonie perdue dans la neige.

Au contraire.


La ville s'est développée progressivement et possédait :

  • une école ;

  • une polyclinique ;

  • une maison de la culture ;

  • des magasins ;

  • des immeubles de cinq étages ;

  • un réseau de chauffage central ;

  • l'électricité ;

  • des serres et des jardins ;

  • et évidemment les installations minières.


Le site historique de la Kolyma rappelle même que le village était considéré comme une ville en développement, dotée de tous les équipements nécessaires à la vie quotidienne.


C'est précisément ce contraste qui rend les photographies actuelles si saisissantes.


Ce n'est pas une ruine antique. C'était une ville moderne.

Et puis elle a disparu.


le village abandonne de Kadykchan

La maison des courants d’air

 

Le tournant de 1996


Le destin de Kadykchan bascule véritablement en novembre 1996.


Une explosion survient dans une mine. Six mineurs meurent.


La mine est alors fermée et les habitants commencent à être évacués. Des indemnités sont versées aux personnes qui acceptent de partir.


Mais la disparition de Kadykchan n'est pas uniquement due aux conséquences de l'explosion.


L'économie soviétique dans cette période s'est effondrée, l'exploitation du charbon devient de moins en moins rentable et, surtout, le système qui faisait vivre la ville disparaît.


Or l’organisation centralisée du chauffage et la production d’électricité, interdisent quasiment les décisions individuelles et le séjour sur place dépend totalement de l’administration régionale.


Dans une région où l'hiver peut être extrêmement rigoureux, une ville sans chauffage central ne peut tout simplement plus fonctionner normalement.


En 2001, les logements sont officiellement mis hors service et les réseaux de chauffage et d'électricité sont graduellement coupés.


Le reste est une lente disparition.


vue sur la ville abandonnee de Kadykchan

Parc Naturel entre les plaques de béton prefa

 

Kadykchan la ville fantôme, n'est pas morte d'un coup


On imagine souvent une ville fantôme abandonnée en une seule journée.

Kadykchan n'a pas disparu ainsi. Elle s'est vidée lentement.


En fin 2001, il restait encore quelques rues habitées et quelques services. Puis les derniers habitants sont partis progressivement.


En 2010, le village était considéré comme entièrement désert, même si des témoignages signalent encore la présence ponctuelle d'un ou de plusieurs irréductibles.


C'est ce qui donne aux photographies cette impression étrange :

la ville semble avoir été quittée hier, alors qu'elle l'a été depuis des années.


Kadykchan, couleurs d’automne

Kadykchan, couleurs d’automne

 


Et la fameuse « Route des os » ?


La Grande route de la Kolyma, aujourd'hui route R504, relie la région de Yakoutsk à celle de Magadan sur plus de 2000 km à travers montagnes, taïga et permafrost.


Elle est communément appelée « Route des os » (Doroga Kostey), en raison du nombre considérable de prisonniers morts lors de la construction des routes et infrastructures de la Kolyma.


Mais le surnom donne parfois lieu à une histoire beaucoup plus macabre qu'il ne faudrait.

On lit souvent que les morts auraient été directement incorporés dans la route, parce que le sol gelé rendait les inhumations difficiles.


Cette affirmation est devenue une sorte de légende associée à la Kolyma. En fait, la route porte le sinistre surnom de « Route des os », en mémoire aux milliers de prisonniers morts lors de sa construction des routes et des infrastructures de la Kolyma.


La route de la Kolyma

La route de la Kolyma, la route des os

 

Se rendre à Kadykchan aujourd’hui :


La route actuelle ne suit plus exactement l'ancien itinéraire.


En 2008, une nouvelle liaison a été aménagée en passant par Oust-Nera. Une partie de l'ancien itinéraire entre Tomtor et Kadykchan a alors été abandonnée.


Cette ancienne portion est aujourd'hui connue sous le nom de « Ancienne Route d’été ».

Elle est devenue beaucoup plus difficile : ponts dégradés, passages délicats, végétation et cours d'eau qui reprennent progressivement possession de l’asphalte.


Kadykchan est devenue une ville abandonnée au bout d'une route elle-même abandonnée.


Le retour très lent de la nature a Kadykchan

Le retour très lent de la nature

 

Les Autres villes fantômes de la Kolyma


1. Spornoye

Ancienne ville liée à l’exploitation de l’or.

Après la chute de l’URSS, les mines ferment.Les habitants partent en quelques années.

Les bâtiments sont aujourd’hui partiellement détruits par le gel sibérien.

 

2. Gorny

Ville minière liée à l’exploitation de minerais et au système des camps.

Elle a été abandonnée progressivement lorsque l’exploitation n’était plus rentable.

La végétation envahit désormais les rues.

 

3. Butugychag

Ce n’était pas une ville classique mais un camp minier du Goulag.

On y exploitait notamment de l’étain et de l’uranium.


Aujourd’hui on peut encore voir des :

  • baraquements

  • installations minières

  • cimetières de prisonniers.

L’endroit dégage une atmosphère particulièrement sombre.

 

Pourquoi tant de villes fantômes dans la Kolyma ?

Trois raisons principales expliquent ce phénomène :


L’économie soviétique planifiée

  • Les villes existaient uniquement pour une mine ou une usine.

  • Si l’exploitation cessait, la ville n’avait plus de raison d’exister.

 

Batiment bien conserve a Kadykchan

Etonnement bien conservée


L’isolement extrême

Distances énormes, climat très dur, coûts logistiques gigantesques.

Sans subventions de l’État, ces villes ne pouvaient survivre.

 

L’effondrement de l’URSS

Dans les années 1990, des dizaines de villes minières de Sibérie ont été évacuées.

Certaines ont disparu en moins de dix ans.

 

une voiture de touriste dans la ville abandonnee de Kadykchan

 Des touristes en quête d’exotisme



Conclusion


Kadykchan, une ville que la Kolyma n'a pas oubliée


Kadykchan n'est finalement pas devenue une ville fantôme parce qu'un jour ses habitants auraient simplement décidé de partir.


Elle a disparu parce que tout ce qui la faisait vivre a disparu avec elle : la mine, le charbon, le chauffage, les emplois, les infrastructures et finalement l'organisation économique qui permettait à une ville de survivre dans cet environnement extrême.


Pendant plusieurs décennies, Kadykchan avait pourtant été une véritable ville. Des enfants y allaient à l'école, les habitants faisaient leurs courses, les immeubles étaient chauffés et les serres tentaient de produire quelques légumes malgré les hivers extrêmes.


Puis la mine a fermé, les habitants sont partis et la ville s'est alors retrouvée livrée au froid, au gel et à la taïga.


Kadykchan aujourd'hui

Kadykchan ville touristique est presque prête à vous accueillir

 

Aujourd'hui, les immeubles abandonnés de Kadykchan donnent l'impression que le temps s'y est arrêté.


Chaque hiver efface un peu plus les traces des habitants. Les toits s'effondrent, les arbres poussent dans les rues et les bâtiments finissent par rejoindre lentement le paysage.


Kadykchan n'est donc pas seulement une ville abandonnée.


C'est le témoignage d'une époque où l'on construisait des villes là où il y avait du charbon, ou de l'or, même si le lieu semblait impossible.


Et lorsque la mine a cessé de fonctionner, la ville a cessé, elle aussi, d'avoir une raison d'être.


Dans la Kolyma, la nature finit toujours par reprendre ce que l'homme lui a emprunté.

Kadykchan est simplement l'un des endroits où elle a commencé à récupérer les clés.

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