Le conte du Jour : La Princesse Grenouille -Partie 1
- Alain Mihelic

- il y a 2 jours
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Texte librement adapté du conte d’Alexandre Afanassiev
Il était une fois, dans un vaste royaume entouré de forêts luxuriantes et de lacs miroitants, un Tsar, juste et respecté.
Il avait trois fils qu’il aimait profondément :
Dimitri, l’aîné, un garçon fort et sérieux ; né un soir d’étoiles filantes, il était loyal, appliqué, élevé pour devenir un jour tsar.
Vassili, le second, habile et vif d’esprit ; né sous la lune montante, était lui, agile, charmeur, ambitieux et sûr de lui.
et Ivan, le plus jeune, que l’on appelait “l’Innocent”, non parce qu’il était sot, mais parce que son cœur simple ignorait la ruse et la vanité, était doux, rêveur, maladroit, parlant aux oiseaux, écoutant le vent, se perdant facilement dans ses pensées. Il était né par une nuit de lune Rousse.
Un soir, sentant sa barbe blanchir et ses forces faiblir, le Tsar convoqua ses trois fils.
« Il est temps pour vous de fonder votre propre foyer et de vous trouver une épouse», déclara-t-il.
« Le destin, qui parle mieux que moi, décidera. Chacun de vous prendra un arc, tirera une flèche. Là où elle tombera, vous trouverez votre destinée, et votre épouse. »
Les trois princes s’inclinèrent.
Par une aube claire, ils se rendirent dans la vaste cour du château, pavée de pierres bleues, où les arcs attendaient.
Un vent paisible glissait entre les tours du palais.
Les princes choisirent chacun un arc sculpté et enrubanné.

Pour tirer il faut bien bander.... l’Arc
Dimitri banda le sien : sa flèche vola haut, en croisant le soleil et retomba dans le jardin du boyard Kouryagin. La fille du maître des lieux, noble et sereine, rapporta la flèche avec un sourire.
Vassili tira à son tour : son trait plongea vers le quartier des marchands, et fut retrouvé par la fille d’un riche négociant, une belle aux yeux bleus, et à la robe brodée d’or. Elle ramena la flèche avec un rire léger.
Ivan inspira profondément, tira… et sa flèche s’envola plus loin que celles de ses frères, traversa le village, dépassa les moulins, fila au-delà des champs et disparut dans les marécages de l’ouest, ou nul n’allait jamais.
Le prince partit à sa recherche, franchit de vastes étendues de roseaux géants, enfonça ses bottes dans la vase… et finalement trouva sa flèche, plantée dans la boue, aux pieds d’une petite Grenouille verte à l’œil brillant.
La Grenouille attrapa la flèche dans ses pattes palmées et dit d’une petite voix claire :
« Que la paix soit avec toi, prince Ivan. Ta flèche m’a choisie. Je suis ton destin. »
Ivan recula.
« Tu… tu serais mon épouse ? »
« Bien sûr », répondit la Grenouille calmement. « Ton père a parlé, et le destin n’aime pas qu’on le contredise. »
Ivan prit délicatement la Grenouille dans ses mains, hésitant. Elle était chaude, étonnamment lourde, et ses yeux semblaient contenir une intelligence masquée.
« Je ferai de mon mieux, » dit-il avec une honnêteté désarmante.
La Grenouille lui répondit simplement :
« Alors je ferai de même. »

La Verte Fiancée des Marais
Ivan mit la Grenouille dans un petit panier et rentra au palais.
Dans la salle du trône, quand Ivan présenta sa “fiancée”, les rires fusèrent.
« Comment puis-je épouser une grenouille, père ? » se lamenta-t-il.
Mais le Tsar répondit fermement :
« La flèche ne ment pas. Là où elle est tombée, ton destin est tracé. »
Le Tsar leva les yeux au ciel, mais il respecta sa parole : le mariage eut lieu.
Ivan passa sa nuit de noces assis sur un tabouret, à écouter sa grenouille raconter des histoires…et, curieusement, il ne se sentit pas seul.
Première épreuve pour la Princesse Grenouille : le pain royal
Quelques semaines plus tard, le Tsar annonça :
« Je souhaite savoir laquelle de mes belles-filles est la plus habile et accomplie. Qu’elles me préparent chacune un pain pour ma table de demain. »
Les princes coururent annoncer la nouvelle.
Dimitri trouva sa femme déjà en train de pétrir la pâte, entourée de ses servantes ;
Vassili reçut le sourire assuré de son épouse : elle connaissait mille recettes.
Ivan, lui, s’assit près de sa Grenouille et soupira.
« Grenouille, Grenouille, comment ferons-nous ? Le Tsar veut du pain… »
Mais la petite créature bondit vers lui et répondit posément :
« Ne t’inquiète de rien, Ivan. Dors en paix. Demain matin, tout sera prêt. »
Cette nuit-là, lorsque Ivan s’endormit, Grenouille sauta hors du lit…et abandonna sa peau verte comme on dépose un manteau,
… et la chambre fut soudain baignée d’une lumière douce.
Elle se transforma en une femme d’une beauté fascinante, une jeune princesse aux cheveux noirs, au visage doux, aux yeux étincelants.
Elle frappa dans ses mains. Deux servantes surgirent, aussi silencieuses que des ombres.
« Préparez un pain digne du Tsar, » dit-elle.
Elles pétrirent une pâte blanche comme la neige, y tracèrent des motifs décoratifs compliqués mais élégants et y façonnèrent des oiseaux et des fleurs comme sculptés dans l’or.

Les Pigeons lui picorent les miches
Au matin, Ivan découvrit un chef-d’œuvre. Il en resta sans voix, regardant sa Grenouille avec incompréhension.

La miche riche, miche magique, miche mythique
Au palais, Dimitri et Vassili présentèrent leurs pains, beaux mais ordinaires.
Quand arriva celui d’Ivan, décoré comme un rêve, le Tsar s’exclama :
« Voilà un pain façonné par des mains bénies ! »
Dimitri et Vassili serrèrent les dents. Les belles-sœurs, elles, blêmirent.
Deuxième épreuve : le tissage
Deux jours plus tard, le Tsar en demanda davantage :
« Que mes belles-filles me tissent un tissu si fin que je puisse en faire une cape royale. »
Les épouses des aînés se montrèrent confiantes.
Elles sortirent leurs métiers à tisser.
Ivan gémissait déjà.
La Grenouille ne se troubla pas :
« Dors, prince Ivan. L’aube apportera la réponse. »
La nuit, elle redevint femme, claqua des doigts : les servantes accoururent. Tissé par une magie prodigieuse, le tissu devint plus fin que la brume du matin, plus doux que la caresse d’une brise sur les herbes de la prairie, les ornements étaient d’une originalité et d’une grâce inattendue, et leurs couleurs exquises.

La Douceur tissée de la Brume de l’aube
Les deux ainés présentèrent au Tsar les draps, œuvres de leurs épouses. Leurs étoffes étaient très belles.
Mais quand Ivan arriva, avec son magnifique brocard, le Tsar resta muet devant cette splendeur :
« Je n’ai jamais porté pareil chef-d’œuvre de ma vie ! Qui est donc cette épouse que tu caches, Ivan ? » murmura-t-il, troublé.
Les belles-sœurs devinrent livides de jalousie.

L’œuvre révélée sous le regard du souverain,
le fil devient vérité
Troisième épreuve : paraître au banquet royal
Enfin, quelques temps plus tard, le Tsar dit :
« Que mes belles-filles viennent au palais demain. Je veux voir leurs manières et leur sagesse. Je veux comprendre quelle est la plus digne d’être Reine. »
Dimitri et Vassili se réjouirent : leurs épouses étaient nobles et belles.
Une panique glacée envahit Ivan :
« Grenouille… comment feras-tu ? Je crains les moqueries… »
Elle répondit doucement :
« Va seul Ivan. Quand tu entendras un grand bruit derrière toi, ne prends pas peur. Et surtout ne t’inquiète de rien. »
Ivan partit, et malgré les paroles de la Grenouille son cœur était gonflé d’appréhension.
Il longeait les jardins du palais la tête basse, imaginant déjà les quolibets de ses frères et le regard déçu du Tsar, lorsque le sol se mit à trembler.
Un grondement monta comme l’orage derrière les montagnes.
Les oiseaux s’envolèrent, effrayés.
Ivan se retourna…
Un cortège splendide arrivait
Des cavaliers aux armures étincelantes ouvraient la marche, leurs lances dorées touchant les nuages.

La princesse descendit comme une prière exaucée
Derrière eux roulait un carrosse magnifique, tiré par six chevaux blancs, gracieux et resplendissants de vivacité.
Les passants admiraient, bouche bée, croyant voir une apparition céleste.
Le carrosse s’arrêta dans la cour du palais. La porte s’ouvrit.
En descendit la plus belle princesse qu’Ivan n’eût jamais vue, fière, lumineuse, avec un regard à la fois doux et insondable.
Ivan chuchota :
« Ma… Grenouille ? »
Elle sourit.
« Il est temps que tu me voies comme je suis lorsque je reprends ma véritable apparence. »

Elle descendit du carrosse, et Ivan loupa la marche
La danse enchantée
Au banquet, les belles-sœurs jalouses, cherchaient à l’humilier la jeune femme. Mais elle, calme et sereine, accomplissait chaque geste avec grâce et répondait d’un sourire désarmant à toutes leurs piques.
Lorsqu’on lui versa à boire, quelques gouttes de vin glissèrent sur la table. Elles se regroupèrent d’elles-mêmes et tracèrent une rune ancienne, que tous reconnurent.
Lorsqu’elle brisa un morceau de pain, les miettes tombées roulèrent doucement, telles des perles animées et formèrent un motif runique complémentaire du premier : la rune jumelle, celle de l’Accord Sacré, qui n’apparait qu’en présence d’une âme au cœur pur.
Tout le palais retint son souffle.

L’Épreuve du Banquet, le vin versé

Runes des Foins
La princesse surpassait toutes les femmes du royaume dans l’élégance, la discrétion et la sagesse.
Le Tsar, émerveillé, déclara :
« C’est toi, Ivan, qui as trouvé la Reine véritable. »
Ivan brillait de fierté et d’admiration.

Sous les chandelles, le destin murmurait
L’erreur tragique
Cette nuit-là, rongé par la curiosité et la peur que sa bien-aimée ne se transforma à nouveau, Ivan se glissa hors du lit, chercha la peau de Grenouille… et la trouva cachée dans un coffre.
« Je ne veux pas la perdre, je veux qu’elle reste femme pour toujours, » se dit-il.
Il jeta la peau au feu.
Mais soudain un cri déchira la chambre.
La jeune femme apparut, le visage pâle comme la lune :
« Ah, prince Ivan ! Si seulement tu avais attendu trois jours ! J’aurais été libre à jamais… »
La lumière autour d’elle vacilla.
« Maintenant, tu m’as condamnée à repartir vers le royaume de Kochtcheï l’Immortel, qui me tient sous son enchantement. Pour me délivrer, il te faudra chercher ma trace… dans un monde d’où nul homme ne revient. »
Et, dans un tourbillon de vent et de lumière, elle disparut.
Ivan désespéré tomba à genoux.

Ivan vient d’accélérer et corser l’intrigue
Le voyage héroïque
Ivan partit sans un mot, pour un périple qui entrerait dans la légende.
Il traversa des forêts hantées, des rivières enchantées, gravit des montagnes griffées par des géants. Il franchit des marécages où les esprits tentèrent de l’égarer.
Un vieillard mystérieux, lui offrit un arc magique, et lui dit : « Je sais qui tu cherches. Prends cet arc : il trouvera toujours son but. »

Quand un inconnu te donne une arme, c’est rarement anodin
Puis il rencontra la redoutable Baba Yaga, à qui il raconta son histoire, et qui accepta de l’aider. Elle avait, il y a bien longtemps, lutté contre Kochtchei, et malgré ses pouvoirs immenses, n’était pas parvenue à le vaincre.
Elle lui confia un cheval rapide comme le vent de la steppe, lui mit dans la poche plusieurs artéfacts de défense et lui révéla le moyen de détruire Kochtcheï.
« La mort de Kochtcheï n’est pas dans son corps. Elle est cachée ailleurs. Elle est cachée dans une aiguille, et….
L’aiguille est dans un œuf,
L’œuf dans un canard,
Le canard dans un lièvre,
Le lièvre dans un coffre.
Le Coffre est enterré sous un chêne géant, sur l’île de Bouïan… »

Baba Yaga montra le chemin… sans promettre le retour
Le Château de Kochtcheï l’Immortel
Ivan affronta mille dangers, brava toutes les épreuves pour atteindre le château de l’Immortel, ou Kochtcheï, le sorcier puissant, retenait la princesse captive.

Preuve que l’immortalité ne rend pas aimable
Guidé par le cheval de Baba Yaga, Ivan chevaucha des jours et des nuits jusqu’aux confins d’une lande calcinée. Des arbres tordus et noircis dressaient leurs silhouettes décharnées, et l’air lui hurlait des avertissements séculaires.
Au centre de ce territoire, se dressait une forteresse sombre, et biscornue : le château de Kochtcheï l’Immortel.
À mesure qu’il approchait, les murs exhalaient une brume froide. Des silhouettes fantomatiques erraient autour de lui, murmurant :
« Fuis… Fuis tant qu’il est encore temps… »
Mais Ivan serra son arc magique et poursuivit son chemin.

Comité d’accueil minimaliste, Ambiance : hostile
Il arriva au portail du château, qui s’ouvrit de lui-même sans un bruit.
À l’intérieur régnait un silence qui lui écrasait le cœur. Des colonnes s’élevaient comme des stalagmites d’un cristal ancien et dans les vitraux qui ornaient la salle, des dragons translucides se mouvaient comme des ombres.
Et sur un trône de fer, un être squelettique comme un arbre en hiver se leva lentement.

Kochtcheï avait pris racine : il était Scotchei

Ivan entra dans le Cabinet. Le trône était déjà pris
Kochtcheï apparaît
Sa peau était translucide, parcourue de veines sombres, et ses yeux… des braises mourantes.Kochtcheï ne marchait pas : il glissait sans effort, tel une ombre insaisissable.
« Je t’attendais, Ivan Tsarévitch… »
Sa voix vibrait comme une corde prête à se rompre.
« Tu viens pour ta petite princesse ? Hmm ? Celle qui pleure ton nom dans mes geôles ? »
Ivan banda son arc.
La flèche magique s’illumina.
Kochtcheï éclata d’un rire sinistre.
« Tire, si tu l’oses. Chaque fois qu’on me frappe, je deviens simplement… plus vieux. Et je suis déjà plus vieux que tes légendes. »

Comme en amour : viser le cœur et espérer très fort
Ivan tira.
La flèche frappa Kochtcheï en plein cœur.
Le monstre vacilla… puis se redressa, un sourire grinçant déchirant son visage.
« Voilà tout ? »
En un instant, il fut sur Ivan. Une main ossifiée le saisit à la gorge et le souleva. Ivan sentit son âme vaciller, comme aspirée par le vide au fond des yeux de Kochtcheï.

Quand la discussion devient physique : à gorge serrée
Il comprit : le vieillard ne pouvait être vaincu ici de cette façon.
Le corps de Kochtcheï n’était qu’une coquille.
Et sa vraie vie … était ailleurs comme lui avait décrit Baba Yaga.
Il fallait fuir.
D’un geste désespéré, Ivan lança au sol un flacon que la Sorcière lui avait donné. Une explosion de lumière aveugla le monstre. Ivan se libéra, s’enfuit en titubant, remonta sur sa monture.
Le cheval bondit hors du château au moment où les portes se refermaient comme une gueule monstrueuse.

La bravoure consiste parfois à courir très vite
Ou Ivan s'enfuit-il ainsi ? Abandonnera t-il la Princesse ?



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