« L’Arbre du Monde » Partie 2
- Alain Mihelic

- 16 janv.
- 9 min de lecture
Les arbres dans les mythologies, les religions et la philosophie du monde.
L’Arbre du Monde n’est pas propre aux Slaves : il appartient à un fond symbolique commun.
Les mythologies du monde, les religions et les traditions philosophiques considèrent l'arbre de vie comme l'un des thèmes épistémologiques fondamentaux essentiels, c'est-à-dire comme un archétype.
L’Arbre du Monde est l’un des symboles universels de la conscience humaine, un schéma mental et spirituel qui permet aux hommes, depuis toujours, de relier la terre au ciel, la vie à la mort, le visible à l’invisible.
Le concept de l'arbre de vie est présent dans presque tous les systèmes mythologiques du monde et il est associé à ce que l'on appelle « l'arbre sacré » (présent dans la mythologie grecque et hindoue de l'Antiquité, mais aussi dans des religions comme le shintoïsme au Japon et le confucianisme en Chine).

Les arbres sont des éléments importants dans de nombreuses mythologies du monde et ils sont considérés comme des objets naturels de sagesse (avec une signification profonde et un symbolisme sacré).
Les êtres humains ont associé les arbres à des cycles de mort et de renaissance pendant une longue période.
L'une des premières civilisations de l'ancienne Mésopotamie considérait l'Arbre de Vie comme un symbole religieux important qui était souvent représenté avec des humains ou des génies à tête d'aigle.
Les historiens de l'assyriologie ont attribué le nom d'« arbre de vie » à cette notion (selon les érudits modernes), bien qu'elle n'ait pas été mentionnée dans ce contexte exact dans les découvertes assyriennes.
Cependant, il est intéressant de mentionner que dans la plus ancienne œuvre littéraire survivante et le deuxième texte religieux le plus ancien, « L’épopée de Gilgamesh », Etana est à la recherche de la soi-disant « plante de la naissance » qui lui accorderait un fils et lui fournirait la fertilité.

L’Épopée de Gilgamesh et la “plante de la naissance
Les arbres à feuilles persistantes (qui restent verts tout au long des cycles naturels) sont observés comme des symboles de fertilité, d’immortalité et d’éternité (l’if est l’un de ces arbres).
L’image de l’Arbre de Vie est présente dans de nombreuses mythologies, par exemple, le figuier sacré, l’arbre de la connaissance dans le judaïsme et le christianisme.
Les arbres sont souvent considérés comme abritant les esprits des arbres et cettte comception est largement présente dans la mythologie germanique et le polythéisme celtique.
De plus, l’ancien Livre des Morts égyptien est également une écriture qui mentionne les sycomores, comme faisant partie du paysage où les âmes des morts cherchent à trouver une réponse divine.

Livre des Morts égyptien
L’Arbre du Monde pour les peuples de Sibérie :
Dans les récits chamaniques, l’arbre cosmique est souvent un mélèze ou un bouleau, arbre typique des steppes et de la taïga.
Lors d’une initiation chamanique, l’arbre joue un rôle central : l’apprenti chamane grimpe symboliquement sur ses branches pour voyager entre les mondes.
Dans certains rituels, on plante un tronc de bouleau écorcé au centre de la yourte. Ce tronc devient l’échelle cosmique permettant au chamane, en transe, de « monter » jusqu’aux esprits célestes.
Chaque nœud ou entaille dans le tronc représente un palier, une étape du voyage vers un monde supérieur.
L’arbre est unificateur : il relie les trois sphères de l’existence.
Sans lui, le chamane ne pourrait pas franchir les frontières entre le monde visible et l’invisible.
On dit parfois qu’il est planté au centre de l’univers, comme un pilier qui soutient le ciel pour qu’il ne s’effondre pas sur la terre.
Chez les Sibériens, l’Arbre du Monde est à la fois un pilier cosmique, un escalier pour le chamane et une image de l’équilibre entre ciel, terre et monde souterrain.
Voir Article : "Chamanisme, pregance du magique"

L’Arbre de Vie dans d’autres civilisations : un mythe universel
Si les Slaves ont imaginé leur cosmos autour du grand chêne sacré, ils ne furent pas les seuls à voir dans l’arbre la charpente du monde.
Des rives glacées du Nord aux jungles tropicales d’Amérique, des forêts celtiques aux jardins de l’Orient, l’humanité entière semble avoir perçu dans l’arbre un miroir de l’ordre cosmique : enraciné dans la terre, dressé vers le ciel, il incarne à la fois la permanence et le passage.
Yggdrasil, le frêne du Nord
Chez les peuples germaniques et scandinaves, l’arbre cosmique prend le nom d’Yggdrasil, le frêne géant qui soutient les neuf mondes. Ses racines plongent dans les royaumes des morts et des géants, tandis que sa cime touche les cieux d’Asgard, demeure des dieux.
Autour de lui se joue le destin du monde : le serpent Níðhöggr ronge ses racines, un aigle veille à son sommet, et un écureuil, Ratatosk, court inlassablement sur son tronc pour porter les messages – ou les insultes – entre les hauteurs et les profondeurs.
Yggdrasil est à la fois un pilier et une mémoire : il relie les cycles de vie, de mort et de renaissance, tout comme l’Arbre du Monde slave qui joint Péroun à Vélès. Quand viendra le Ragnarök, dit-on, même Yggdrasil tremblera – mais il ne disparaîtra pas : il portera la promesse d’un nouveau commencement.
Le Ceiba des Mayas
Sous d’autres latitudes, les Mayas d’Amérique centrale vénéraient le Ceiba, arbre monumental aux racines en forme de contreforts. Pour eux, il reliait le monde souterrain, le royaume terrestre et les cieux des dieux.
Le Ceiba, ou Yaaxché, trônait au centre des cités mayas comme axe du monde et symbole du lien entre les humains et les forces cosmiques. Ses branches représentaient les quatre directions cardinales, chacune associée à une couleur sacrée : le rouge pour l’est, le noir pour l’ouest, le blanc pour le nord et le jaune pour le sud.
Comme le chêne d’Alatyr, il se dressait au centre d’un monde ordonné, où chaque direction, chaque souffle, participait à l’équilibre de l’univers.
Le Frêne et le Chêne des Celtes
Chez les Celtes, le frêne et le chêne tenaient une place d’honneur dans la cosmologie druidique. L’un symbolisait la sagesse et la communication entre les mondes ; l’autre, la force et la stabilité.
Les forêts étaient perçues comme des temples naturels, les arbres comme des êtres conscients, capables de transmettre l’énergie du ciel à la terre.
Le mot même de Druide viendrait de dru-wid, « celui qui sait à propos du chêne ». Dans leurs cérémonies, les druides se rassemblaient sous les branches d’un grand arbre sacré, considéré comme le centre spirituel de la tribu.
Les légendes celtiques évoquent souvent un « arbre-monde » au tronc unique, mais aux mille branches, reflet de l’interdépendance de toutes les formes de vie.
Le Bodhi, éveil de l’Orient
En Asie, l’arbre est devenu le symbole de la connaissance et de la délivrance. C’est sous le Figuier des Pagodes, ou Bodhi, que Siddhārtha Gautama atteignit l’illumination pour devenir le Bouddha.
Depuis lors, le Bodhi incarne l’éveil spirituel : un arbre qui ne relie pas tant les mondes que les consciences. Ses feuilles en forme de cœur, frémissant à la moindre brise, rappellent la sensibilité universelle de tout être vivant.
De même, dans l’hindouisme, le Banyan, aux racines aériennes et au tronc multiple, symbolise la création perpétuelle : chaque racine qui retombe du ciel devient un nouveau tronc, comme une renaissance sans fin.
En Inde, l’ashvattha (figuier cosmique) est mentionné dans les Upanishads comme arbre inversé, racines au ciel et branches sur terre.
Dans la Perse antique, le Gaokerena, arbre sacré, était source d’immortalité.
Un archétype universel
De la toundra aux tropiques, ces arbres partagent un même langage symbolique. Tous unissent les contraires : la vie et la mort, la terre et le ciel, la matière et l’esprit.Partout, ils marquent le centre du monde, l’axis mundi autour duquel s’organise le cosmos et où se rencontrent les dieux, les hommes et les esprits.
Qu’il soit frêne, chêne, ceiba ou bodhi, chaque Arbre du Monde témoigne de la même intuition profonde : celle d’une unité originelle de toutes choses.
Ces parallèles témoignent de la profonde parenté indo-européenne des représentations de l’axe cosmique.
La singularité slave réside dans la vision positive du monde souterrain, perçu non comme un enfer mais comme un lieu de paix : reflèt d'une culture tournée vers l’agriculture, où la terre, nourricière, n’est jamais perçue comme hostile.

Art Russe Populaire
De l’art populaire à la modernité russe
De l’art populaire à la modernité russe
Aujourd’hui, l’Arbre du Monde vit encore dans la culture russe.
Dans les villages, certains arbres sont toujours ornés de rubans, et les fêtes populaires perpétuent des rites anciens.
En littérature, des poètes comme Ivan Bounine ou Alexandre Blok ont utilisé l’image de l’arbre cosmique comme métaphore de l’âme russe.
En peinture, des artistes comme Mikhaïl Vroubel ont puisé dans l’imaginaire païen pour représenter des arbres fantastiques.
Dans les mouvements néo-païens ou écologistes, l’Arbre est devenu symbole de continuité, de résistance et d’harmonie avec la nature.
Il survit dans les contes, les chants, les broderies et les rituels saisonniers comme la Fête de Kupala. (Voir Article : " La fete de Kupala" et Article :"La premiere Rosee de Kupala")
Symbole de lien entre les mondes, il incarne aussi la continuité entre les générations — d’où son association moderne à l’« arbre généalogique ».

Vroubel, le Matin (1897)
Ainsi, l’Arbre du Monde n’est pas qu’un vestige païen : il demeure un pilier culturel, unifiant nature, mémoire et spiritualité dans l’imaginaire slave.

Vroubel, les lilas. Tableau inachevé (1901)
L’arbre échappe à sa nature et devient décor symbolique du mystère.
Pour Aller plus loin :
L'arbre de vie comme source d'inspiration à l’international
Il semble que, malgré sa source religieuse, philosophique ou culturelle, l'Arbre-Monde soit un symbole qui évoque encore aujourd'hui, l'inspiration et le travail créatif .
Par exemple, le grand artiste symboliste de la fin du XIXe siècle, Gustav Klimt, a peint sa version de cet arbre et a nommé le tableau « L'arbre de vie, Frise Stoclet ».
Cette peinture a acquis une énorme popularité et a inspiré la façade de la « Tree House » construite plus tard par le College of Art and Design de Boston, dans le Massachusetts.
À l'époque des découvertes, l'arbre de vie était un objet recherché dans les expéditions à travers l'Amérique centrale. Les conquistadores espagnols croyaient qu'il leur offrirait des cadeaux de vie éternelle et qu'il libérerait l'Espagne et la reine de la tyrannie des inquisitions religieuses.

L’Arbre de vie en Rose
Source d’inspiration dans les Films
En 2006, le réalisateur Darren Aronofsky a sorti le film « The Fountain » qui incluait l'arbre de vie judéo-chrétien comme l'un des éléments directeurs de l'intrigue.

Arbre lampadaire ?
En 2009, le réalisateur Alex Proyas a créé le film « Knowing » qui met également en scène l'Arbre-Monde.

Eclairage public en grande démonstration
L'un des exemples les plus populaires de l'utilisation de ce symbole est également le film intitulé « The Tree of Life » du réalisateur Terrence Malick, qui crée de manière méditative une chronique des origines et du sens de la vie à travers les souvenirs d'enfance d'un homme.
Il combine également ces éléments avec des images puissantes et riches des origines de l'univers et de la création de la vie sur Terre.
La grand-mère Willow dans l'histoire de Pochahontas est une autre référence à l'Arbre-Monde.
La grand-mère est présentée comme une conseillère spirituelle qui est sage, qui en sait beaucoup sur la guérison et qui aide Pochahontas à faire face aux défis qui se dressent devant elle. Mais, en même temps, elle l'encourage à sauver John Smith afin de rester fidèle à l'amour qu'elle ressent pour lui.

Sculpture sur Bois
Dans le royaume des animaux (du parc à thème Disney), un arbre artificiel est surnommé « l'arbre de vie » et porte plus de 300 sculptures de différentes espèces animales.
Tolkien l’a repris avec son Arbre blanc de Gondor.

Arbre psychédélique ou arbre à came
Dans l'Utah, Bonneville Salt Flats, se dresse une sculpture de 87 pieds de haut, connue sous le nom de « Tree of Life », tandis qu'à Bahreïn, un véritable arbre, de 9,60 mètres de haut, porte le même nom.

Arbre à Treets
Un fait moins connu est que l'arbre Tule (dans la mythologie aztèque) est en fait associé à ce que dans d'autres cultures est connu sous le nom d'arbre du monde et aujourd'hui, on le trouve à Oaxaca, au Mexique.

Arbre mystique (et borgne) dans un conte slave
Ainsi, du chaman sibérien à la caméra d’un cinéaste moderne, l’Arbre du Monde n’a cessé d’inspirer l’humanité à rêver d’un lien entre matière et esprit.
Conclusion : un héritage toujours vivant
Pourquoi cet arbre nous fascine-t-il toujours ? Peut-être parce que nous avons plus que jamais besoin de racines et de branches :
Des racines pour nous rappeler d’où nous venons.
Des branches pour rêver à ce que nous pourrions atteindre.
Dans une société parfois déconnectée, l’Arbre du Monde est un rappel poétique : tout est lié, tout se tient. Nos ancêtres slaves le savaient déjà ; nous, nous l’avons un peu oublié.
À travers les âges et les continents, l’Arbre du Monde a pris mille formes — frêne ou figuier, chêne ou ceiba — mais son message est resté le même : celui de l’unité du vivant. Il relie les dieux et les hommes, les morts et les vivants, le visible et l’invisible. Dans chaque tradition, il est mémoire, souffle et axis mundi — la colonne vertébrale de l’univers.
du Monde slave n’est pas une simple curiosité du passé. Il est le témoin d’une vision du monde où le spirituel et le matériel se confondent, où la nature n’est pas séparée de l’homme mais intégrée à son existence.
Dans le monde moderne, il renaît sous d’autres visages : dans l’art de Klimt, dans les films de Terrence Malick, dans la sculpture monumentale ou les symboles écologiques. L’arbre de vie a quitté les temples, mais il continue de croître dans nos imaginaires.
Dans la Russie moderne, il demeure un symbole identitaire fort : présent dans les traditions populaires, les arts, les contes et jusque dans la pensée écologique, il incarne l’idée que tout est lié — les vivants et les morts, le ciel et la terre, les ancêtres et les générations à venir.
Ainsi, à travers ses branches, ses racines et sa cime, l’Arbre du Monde continue d’offrir aux Russes un miroir de leur rapport à la nature, à la mémoire et au sacré. Plus qu’un vestige païen, il est un héritage mythologique vivant, toujours fertile pour l’imaginaire et porteur de sens pour le présent.
Tant que ses racines plongent dans la mémoire et que ses branches s’élancent vers l’avenir, l’Arbre du Monde continuera de vivre dans l’âme russe.



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