Figurations chamaniques et Broderies de l’Altaï
- Alain Mihelic

- 18 juil. 2025
- 8 min de lecture
Figurations chamaniques et broderies de l’Altaï
NOTE 1 : Cet article a été élaboré à partir d'extraits, et est une interprétation libre de l’article de Clément Jacquemoud, dont les références complètes sont citees en fin de cette rubrique.
NOTE 2 : Le terme apotropaïque vient du grec ancien apotropaios, qui signifie « éloigner » ou « détourner ». Dans un contexte plus large, il fait référence à des pratiques, des objets ou des symboles destinés à protéger une personne ou une communauté contre le mal, les influences néfastes, ou les forces du mal. L'idée est que ces éléments ont le pouvoir de repousser ou de prévenir les dangers, les malheurs ou les maladies.
Exemples de pouvoir apotropaïque :
Amulettes et talismans :
Souvent portés comme bijoux ou accrochés dans des lieux spécifiques, ces objets sont censés apporter protection et chance. Par exemple, des pendentifs en forme d'œil (comme le nazar) sont couramment utilisés dans certaines cultures pour détourner le mauvais œil.
Symboles et motifs :
Dans l'art et l'architecture, certains motifs sont intégrés pour leur pouvoir apotropaïque. Par exemple, des dessins d'animaux, des figures mythologiques ou des symboles particuliers, dans certaines cultures, peuvent avoir des fonctions apotropaïques.(Voir Article : "Amulettes et talisman pour la Maison" et article : " Amulettes et Talismans").
Rituels :
Certaines cérémonies ou prières sont exécutées pour invoquer des protections divines ou éloigner les esprits malins. Les rituels de purification, par exemple, visent à préparer une personne ou un espace en les rendant « propices » et « protégés ».
Objets du quotidien :
Des éléments du quotidien peuvent également avoir un caractère apotropaïque. Par exemple, dans certaines cultures, des épices ou des plantes spécifiques sont placées dans la maison pour éloigner les influences néfastes.
Dans le contexte de l’article :
Dans le texte ci-dessous, le pouvoir apotropaïque est lié aux tapis talismaniques et aux broderies, qui sont conçus pour protéger le territoire et ses habitants. Les tapis et les broderies sont envisagés non seulement comme des objets d'art, mais aussi comme des artefacts sacrés qui portent en eux une capacité de protection contre les forces négatives. Ils sont utilisés dans des rituels pour garantir la bienveillance des divinités et assurer la sécurité de la communauté.
En résumé, le pouvoir apotropaïque se réfère à tout ce qui a trait à la protection spirituelle et matérielle contre le mal et les dangers, qu'il s'agisse d'objets, de symboles ou de rituels.
NOTE 3 : Ministère Russe de la Justice du 11 décembre 2018 a contraint Ak Jaŋ à la dissolution et à l’arrêt de ses activités.
Les éléments qui suivent sont donc un simple rappel de pratiques historiques aujourd’hui en déliquescence, pour leur intérêt ethnologique.
Les Broderies Rituelles dans la Voie Blanche (Ak Jaŋ) de l'Altaï : Un Dialogue entre Art, Spiritualité et Politique.
Dans la République de l'Altaï, la religion autochtone Ak Jaŋ (la « Voie blanche ») revit des pratiques issues du bourkhanisme, un mouvement messianique pré-soviétique qui prônait un retour à la pureté spirituelle. Fondé en 1904 par Chet Chelpanov et son épouse Kul, le bourkhanisme, aujourd'hui réactivé par Ak Jaŋ, se distingue par l'usage de symboles sacrés brodés sur des tapis de Feutre, pour protéger les territoires et affirmer une identité collective.
L’analyse de ces figures brodées constitue le sujet de cet article.
Introduction :

Chet et Kul Chelpanov, couple à l'origine du mouvement
Les rituels saisonniers d'Ak Jaŋ mobilisent des tapis de feutre brodés, appelés « širdekter », qui jouent un rôle central. Ces broderies, réalisées par les femmes du mouvement sous les directives spirituelles de la divinité Altaj Kudaj, ne sont pas de simples décorations.
Elles matérialisent une relation avec le monde des esprits et incarnent la divinité Altaï lors des rituels. Les médiums, qui reçoivent des visions et des messages célestes, influencent la confection de ces tapis, lesquels prennent ainsi une dimension à la fois religieuse, sociale et politique.
Les motifs brodés représentent souvent une nature idéalisée, symbolisant un Altaï spirituel et intemporel. Les tapis sont considérés comme des talismans, protégeant la région des bouleversements écologiques et socio-économiques.
Leur pouvoir apotropaïque vise à préserver l'identité altaïenne, tout en réaffirmant l'importance de la protection de l'environnement. Cette fonction dépasse le cadre religieux, en faisant de ces objets des outils de résistance face à la modernité et à la mondialisation.
Les broderies ne sont pas uniquement des objets d'art religieux, elles incarnent également une dynamique politique. En reflétant les préoccupations des Altaïens pour leur terre et leur avenir, elles invitent les adeptes à adopter une attitude militante envers la préservation de l'Altaï. Ce lien entre sacré et action politique se retrouve dans la métaphysique du mouvement Ak Jaŋ, où la religion devient un vecteur de mobilisation sociale.

Emploi d’un tapis de feutre brodé širdek lors d’un rituel saisonnier collectif mürgüül (Elo, République de l’Altaï, 2014)
© Clément Jacquemoud
Ainsi, ces artefacts de feutre ne servent pas seulement à établir une connexion avec le divin, mais participent activement à la construction d'une identité altaïenne singulière, entre tradition et modernité, avec un fort ancrage dans le respect de la nature et des racines culturelles autochtones.
L'Ak Jaŋ
L'Ak Jaŋ, ce mouvement religieux de la République de l'Altaï, puisait ses racines dans les croyances ancestrales locales et la vénération de la nature. Ce mouvement, en grande partie centré autour des Altaj Kiži, la principale ethnie de la région, se revendiquait comme une continuation de l'antique foi Ak Jaŋ, qui mettait en avant le respect des lois naturelles et l'absence d'icônes religieuses traditionnelles (temples, statuettes).
Les fidèles insistaient sur le fait qu'Ak Jaŋ n'etait pas une religion institutionnelle mais une forme de croyance liée à la nature, se distinguant des autres courants religieux présents dans la région, comme le bouddhisme et le christianisme.

Emploi d’un tapis de feutre brodé širdek lors d’un rituel saisonnier collectif mürgüül (Elo, République de l’Altaï, 2014)
© Clément Jacquemoud
Le mouvement était structuré autour d'une trentaine de villages dans les districts d’Ongudaj et d’Ust’-Kan, sous la direction de Vasilij Bagyrovič Čekurašev (Bagyryč).
Officiellement enregistré auprès des autorités russes sous le nom de « Groupe d’initiative de la vallée de Karakol », Ak Jaŋ était centré sur la protection écologique de l'Altaï et intégrait des éléments millénaristes, bien que ses messianismes d'origine aient disparu.

Une adepte d’Ak Jaŋ dévoile un tapis rituel brodé
© page VK Altaj Ak Jaŋ
Croyances et pratiques
Ak Jaŋ était monothéiste, avec une figure centrale appelée Altaj Kudaj, fusionnant souvent avec d'autres entités comme Üč-Kurbustan et Ak Burhan/Byrkan. Les membres s’efforçaient de se distinguer du bouddhisme et du bourkhanisme historique en revendiquant que le nom Byrkan dérive du verbe altaïen byrkyryp (asperger), rejetant ainsi toute assimilation avec le Bouddha.
Les pratiques spirituelles incluaient des rituels saisonniers similaires aux traditions chamaniques anciennes des peuples d’Asie septentrionale, bien que les membres Ak Jaŋ refusaient de se qualifier de chamanistes. Le mediumnisme, principalement exercé par des femmes, était central.
Ces femmes, autrefois marginalisées dans les rituels religieux, jouaient un rôle crucial en recevant des "informations" sous forme de textes ou d'images, qu'elles traduisaient en broderies ou écrits.
L’écriture automatique etait couramment utilisée pour transmettre des messages divins, une pratique qui peut trouver des racines dans la théosophie de Nicolas et Elena Roerich, deux mystiques qui ont influencé la culture spirituelle de l’Altaï.

Exemple de tapis rituel širdekter (Village d’Altygy-Taldu)
© Ène Altaj 2
Broderies de l'Altaï : Les tapis rituels Širdek
Une des formes les plus tangibles de ces messages spirituels était représentée par les tapis brodés appelés širdek, où des figures inspirées des visions des médiums, notamment celles de Valentina, une des figures clés du mouvement, prennent forme.
Ces œuvres étaient des interprétations visuelles des messages reçus lors des rituels, souvent brodées après des séances collectives de vénération de la nature.
Valentina, retraitée et ancienne éleveuse, se distinguait par ses compétences uniques dans la création de ces tapis, qui représentaient à la fois un outil spirituel et un moyen d'émancipation pour les femmes impliquées dans le mouvement.

Exemple de tapis rituel širdekter (Village de Jabagan Bažy)
© Ène Altaj 6
Contexte socio-politique
Ak Jaŋ incarnait à la fois une quête spirituelle enracinée dans l’histoire des peuples altaïques et un mouvement social qui reflétait des dynamiques plus larges de retour aux spiritualités autochtones dans l’espace post-soviétique.

Exemple de tapis rituel širdekter (Village d’Elo, 2014)
© Clément Jacquemoud
Broder pour protéger : les tapis talismaniques
La symbolique des tapis talismaniques
Dans le contexte chinois, des éléments similaires à ceux présents sur les broderies d’Ak Jaŋ (astres, animaux, personnages) sont intégrés dans des tableaux conçus par des chamanes, qualifiés de « talismaniques » par B. Baptandier-Berthier (1994) et A. Névot (2021). Ces œuvres, périodiquement réactualisées, incluent des idéogrammes ou des représentations d'esprits chamaniques censés protéger les foyers. La représentation est essentielle pour conserver le statut de son référent, comme les portraits, qui servent à évoquer une personne.
Le portrait du roi, par exemple, est un symbole de son pouvoir : on ne doit pas le déranger en se présentant la tête couverte ou en lui tournant le dos (Marin 2005 ; Quellet 2017). Les tapis de feutre brodés, appelés širdekter, qui illustrent l’entité Altaj Kudaj, possèdent les propriétés de cette dernière, notamment celle de protéger le territoire de la République de l’Altaï et ses habitants.

Broderie sans titre
© Valentina
La fonction rituelle des tapis brodés
Lors des rituels saisonniers collectifs, les caractéristiques du référent s'intensifient par un processus de présentification. Les tapis brodés, en tant que pièces maîtresses de cérémonies, garantissent l’efficacité des rituels destinés à obtenir la bienveillance d’Altaj Kudaj. Ces artefacts sont donc considérés comme des protecteurs.
Les prières bourkhanistes du début du XXe siècle comparent souvent l’Altaï à une forteresse (alt. šibe) (Ekeev & Majdurova 2014, pp. 214-225).
On peut réactualiser cette vision du territoire, en associant les broderies à des tapis rituels širdekter, renforçant ainsi l’idée que ces tapis sont de puissants talismans.
Prière talismanique de Protection :
Texte original en altaïen (extrait) :
Üč Kurbustan Kudaj, Altajdyn Èèzi Ak Byrkan Kudaj, menin alakanymda senin byrkyp jajagan jürümin...
Proposition de traduction :
Créateur de l’Univers, Créateur Suprême – ici la vie façonnée par toi sous l’Éternel Bleu, le Soleil et la Lune – les montagnes sacrées de l’Altaï, nous servant de forteresse et de protection...
Cette prière talismanique de protection fait écho aux tapis brodés, renforçant leur rôle sacré dans les rituels.
L’Altaï comme symbole universel
L'idée que l’Altaï est un territoire préservé, isolé géographiquement, est répandue en Russie. Beaucoup de touristes découvrent qu'il existe une « République de l’Altaï », distincte de son voisin, le Kraï de l’Altaï. Avant de traverser la frontière, les visiteurs sont souvent invités à réaliser un rituel de purification.
Cette perception confère à la divinité Altaj Kudaj une association avec le territoire administratif de la république, « confinée » par les limites imposées par le pouvoir fédéral.
Les rituels d’Ak Jaŋ mettaient en exergue des bûchers, qui représentent des sommets montagneux, et des objets cultuels qui contribuent à diviniser cet espace.
Les adeptes d’Ak Jaŋ affirmaient que l’Altaï est lié au cosmos, un « connecteur » permettant de communiquer avec d’autres formes de vie dans l’univers. Ils soulignaient l’importance de cet espace pour le bien-être de la planète, affirmant que la protection de l’Altaï est cruciale face aux catastrophes modernes. L'Altaï était ainsi envisagé non seulement comme une forteresse mais comme une divinité protectrice de la Terre.
Broderies de l’Altaï : Représentation et mission spirituelle
Les écrits et broderies des femmes jouaient un rôle essentiel dans la diffusion des représentations du mouvement spirituel Ak Jaŋ. En utilisant un mélange de traditions locales, d'héritages soviétiques et de nouvelles technologies, elles créaient des artefacts dotés d’une dimension à la fois technique, artistique et théologique.
Les tapis brodés devenaient des images du territoire divinisé. Leur création, guidée par des messages d'esprits, révélait un invisible qui relie l'identité, le patrimoine et les enjeux politiques contemporains. Les broderies n’étaient pas seulement des objets matériels, mais des symboles de communication avec le monde spirituel, jouant un rôle crucial dans l’expérience religieuse des adeptes.
Conclusion
Bien que les hommes dominassent les rituels d’Ak Jaŋ, la contribution des femmes y était fondamentale. À travers leurs broderies et leurs écrits, elles matérialisaient la divinité Altaj Kudaj et ses messages.
En combinant divers savoirs et traditions, les adeptes réinterprètaient la signification de leur territoire, tout en répondant à des défis contemporains d’identités, de préservation et de spiritualité.
Les tapis, en tant que talismans protecteurs, incarnaient cette dualité entre l'objet matériel et le message spirituel, reliant le visible à l'invisible.
Références :
Clément Jacquemoud, “Feuilles volantes et tapis talismaniques dans les rituels d’Ak Jaŋ (République de l’Altaï, Fédération de Russie)”, Études mongoles et sibériennes, centrasiatiques et tibétaines [Online], 53 | 2022, Online since 23 December 2022, connection on 24 October 2024. URL: http://journals.openedition.org/emscat/5981; DOI: https://doi.org/10.4000/emscat.5981



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