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La Faïence et les Grandes Familles de Céramiques

  • Photo du rédacteur: Alain Mihelic
    Alain Mihelic
  • il y a 1 jour
  • 7 min de lecture

Comprendre, Distinguer, Admirer


Un voyage au cœur des matières façonnées par le feu.

Cet article fait suite à ceux dédiés aux icones et particulièrement aux iconostases de Faïence.


Voir Article :"Iconostases de Faience"


 

Introduction


Des briques antiques mésopotamiennes aux iconostases en faïence des églises russes, les céramiques accompagnent l’humanité depuis près de 30 000 ans. Elles sont partout : dans l’architecture, dans les arts, dans les rituels religieux, dans la vie quotidienne.

Pourtant, derrière ce terme général se cache une diversité immense de techniques, de textures et de savoir-faire.


Qu’est-ce exactement que la céramique ? Pourquoi distingue-t-on faïence, grès, porcelaine, majolique ou terre cuite ?


Et que signifient les termes « émaillé », « glaçure » ou « biscuit » utilisés par les artisans et restaurateurs ?


Je vous propose un voyage éclair au cœur de ces matières façonnées par le feu, avec des exemples, des repères visuels.


 

Qu’est-ce que la Céramique ?


Le mot céramique vient du grec ancien keramikós, qui signifie « argile cuite ». Il renvoie non pas à une matière spécifique, mais à un procédé : modeler de l’argile, puis la cuire.


La céramique désigne donc :


  • toutes les argiles cuites ;

  • toutes les techniques utilisant le feu pour solidifier un matériau argileux ;

  • tous les objets produits par ce procédé.


C’est un terme très large qui englobe une famille de matériaux extrêmement variés : terre cuite, faïence, grès, porcelaine, majolique, etc.


Donc : la faïence n’est pas une catégorie à part. C’est une forme de céramique parmi d’autres.


 

Petites définitions :


Émail, glaçure, biscuit : trois mots clés pour comprendre la céramique


Lorsqu’on parle de céramique, trois termes reviennent sans cesse dans le vocabulaire des potiers, des historiens de l’art et des restaurateurs : email, glaçure et biscuit. Ils désignent trois étapes ou aspects fondamentaux dans la fabrication d’un objet en terre cuite.

 


Le “biscuit” : l’objet en argile est passé au feu une fois


Avant d’être décorée, une pièce en céramique doit d’abord être cuite une première fois.Cette étape s’appelle la cuisson biscuit, et le résultat est le biscuit.


  • Le biscuit est une terre cuite mais non émaillée.

  • Sa surface est matte, poreuse, légèrement rugueuse.

  • Elle sert de “support” aux décorations ultérieures.

  • C’est un moment décisif : la pièce acquiert sa solidité de base.


Exemples :

  • Une statuette grecque en terre cuite sortie du four est au stade biscuit.

  • La porcelaine blanche “crue” avant son décor bleu de cobalt est encore un simple biscuit.

 


L’émail : une peau de verre qui protège et embellit


L’émail est une couche de verre appliquée sur le biscuit pour le rendre :


  • étanche

  • résistant aux taches et aux liquides

  • brillant ou satiné

  • parfois coloré, décoré ou translucide


Techniquement, l’émail est un mélange finement broyé composé de :

  • silice (le composant principal)

  • fondants (pour permettre la fusion à basse température)

  • oxydes métalliques (pour la couleur)


Une fois cuit, l’émail fond, se vitrifie et forme un revêtement continu, comme une pellicule transparente ou opaque.


Exemples célèbres :

  • Les faïences italiennes de Deruta

  • Les icônes en finift de Rostov

  • La porcelaine impériale chinoise

 


La glaçure : le terme générique pour toutes les couches vitrifiées


Le mot glaçure est souvent utilisé comme synonyme d’émail, mais il a un sens légèrement plus large :


  • L’émail désigne plutôt une surface vitrifiée fine et décorative, propre aux faïences, porcelaines, grès fins.

  • La glaçure peut désigner toute couche vitrifiée, même plus rustique ou épaisse, que l’on trouve par exemple sur les grès, les poteries traditionnelles ou certaines tuiles anciennes.


Une glaçure peut être :

  • brillante

  • mate

  • épaisse (comme dans les grès japonais Shino ou Oribe)

  • coulée ou craquelée

  • naturelle (par exemple, les cendres de bois qui fondent dans certains fours et créent une glaçure spontanée)


Exemples :

  • Les jarres chinoises Tang avec glaçure coulée verte et brune

  • Les grès de Bizen ou Shigaraki dont la glaçure provient de cendres naturelles

 


La Terre Cuite : la Céramique Originelle


La terre cuite est la forme la plus ancienne, la plus simple et la plus répandue de céramique.


Caractéristiques :


  • couleur rouge, orangée ou brune (présence de fer)

  • cuisson basse temperature (800–1000 °C)

  • très poreuse

  • pas forcément émaillée


Elle évoque immédiatement l’artisanat traditionnel, les amphores antiques, les tuiles de toiture, les poteries méditerranéennes.


sol en Tommettes Provençales

Tommettes Provençales

 


Usages historiques et architecturaux :


  • briques et carreaux mésopotamiens

  • poteries romaines (sigillées, amphores)

  • sculptures populaires

  • tuiles et briques vernaculaires en Europe

  • poteries d’Afrique du Nord et d’Asie centrale


poteries artisanales

Belles Poteries artisanales

 

 C’est la base de toutes les autres céramiques.


Vase ajoure en céramique

Atelier Knor a Moscou

Гончарная мастерская Кнор


céramiques décoratives sur une étagère

Atelier de Ceramique Deya


Tourneur au travail

Tourneur sur Glaise ?

 

 

La Faïence : la Lumière et la Couleur


La faïence est une terre cuite recouverte d’un émail blanc qui permet la peinture colorée.


Caractéristiques :


  • argile rouge ou beige

  • cuisson basse (950–1150 °C)

  • très poreuse avant émaillage

  • décor peint sous ou sur glaçure

  • aspect brillant, coloré, décoratif


Panneau fait de carreaux en faïence

Le Déluge, embarquement sur l'Arche, de Masséot Abaquesne, 1550.

Photo Wikipedia

 

Pourquoi un émail blanc ?


Parce que cela crée une surface idéale pour :

  • des dessins,

  • des ornements,

  • des narrations religieuses,

  • des compositions iconographiques.


C’est ce qui explique l’usage de la faïence pour les iconostases russes du XIXᵉ siècle :couleurs éclatantes, résistance moyenne mais esthétique saisissante, motifs liturgiques peints.

 

carreaux de faïence bleue

Variations sur un élément décoratif

 

Usages typiques :


  • iconostases en faïence russe

  • carreaux décoratifs hollandais (Delft)

  • faïences françaises (Nevers, Rouen, Quimper)

  • majoliques italiennes (voir page suivante)

  • vaisselle décorative


icone ancienne

Elément d’une Iconostase



2 poêles de masse richement décorés

Poêles de Masse typiques de Russie



Depuis l'époque de la Rus' médiévale, le poêle a été un élément central de la vie et de la culture russes, ayant une signification sacrée en tant que médiateur entre le feu et les hommes. Il était le point central du foyer. Dans le reste de l’Europe, le poêle était principalement un élément de chauffage et servait à la cuisson.


Voir Article :"Le Poele de Masse Russe"

Voir Article :"Isba Traditionnelle"


En Russie, le poêle avait de nombreuses autre fonctions – four, lit (sur le dessus), chauffage domestique, bania et demeure du domovoï, un esprit de maison protecteur dans le folklore slave.

Voir Article : « Les Esprits de la Maison »


Ces installations domestiques majeures avaient bien sûr besoin d'une décoration appropriée, et les carreaux de faïence (« izrazets » en russe) étaient un élément d’ornement essentiel des poêles russes, ainsi que des murs extérieurs des églises.

L'origine du mot « izrazets » remonte au mot russe « obrazit », qui signifie « décorer ».


Photo et Texte de : Fenetre sur la Russie

 

La faïence est la céramique la plus proche de la peinture.

 

assiette en céramique

Céramique d’Iznik (Turquie)

Photo Wikipedia

 


Le Grès : la Puissance de la Pierre


Avec le grès, on change totalement de registre : on entre dans les céramiques hautes températures.


Caractéristiques :


  • cuisson à 1200–1300 °C

  • matière vitrifiée, dense, très dure

  • quasi-imperméable même sans émail

  • couleurs naturelles : gris, brun, beige

  • esthétique plus sobre


Le grès est un matériau d’une grande solidité, utilisé pour la vaisselle utilitaire, les carreaux résistants, les sculptures extérieures et même certains éléments d’architecture.


Usages :


  • vaisselle japonaise traditionnelle (Bizen, Shigaraki)

  • arts du thé

  • pavement médiéval

  • pièces utilitaires robustes


Le grès est à la céramique ce que le granit est à la pierre.

 

vaisselle en céramique

Vaisselle japonaise en grès


poterie ancienne aux couleurs bleues

Pottery anglaise « stoneware » du XVIIIᵉ


Carreaux en grès cérame

Carreaux en grès cérame modernes

 


La Porcelaine : la Blancheur et la Translucidité


La porcelaine naît en Chine vers le IXᵉ siècle, et reste longtemps un secret jalousement gardé.


Caractéristiques :


  • argile particulière : le kaolin

  • cuisson très haute (1300–1400 °C)

  • blanche, pure, fine

  • translucide lorsqu’elle est fine

  • très dure mais délicate à travailler


La porcelaine est considérée comme la forme la plus « noble » de la céramique.


Porcelaine chinoise Qing

Porcelaine chinoise Qing

 

Usages :


  • vaisselle fine

  • statuettes

  • objets d’apparat

  • plaques décoratives


L’invention de la porcelaine européenne à Meissen au XVIIIᵉ siècle bouleverse les arts décoratifs.


La porcelaine est à la céramique ce que le cristal est au verre.


service en porcelaine

Porcelaine de Limoges

 


Les Majoliques : la Faïence Italienne aux Couleurs de la Renaissance


Les majoliques sont des faïences très décorées, nées en Italie au XVe siècle.

Les premières poteries stannifères semblent avoir été produites en Irak vers le IXe siècle,

les plus anciens fragments ayant été mis au jour au cours de la Première Guerre mondiale, dans le palais de Samarra, au nord de Bagdad. La faïence s'est propagée ensuite à l'Égypte, la Perse et l'Espagne avant d'atteindre l'Italie à la Renaissance, les Pays-Bas espagnols puis les Provinces-Unies néerlandaises au XVIe siècle et l'Angleterre, la France ainsi que d'autres pays européens peu après.


Le long périple lié à sa diffusion a donné à la faïence des dénominations particulières à chaque pays.


La faïence italienne de la Renaissance fut stimulée par la présence des rois d'Aragon à Naples au XVe siècle mais surtout par l'importation de céramiques hispano-mauresques venant de Valence en Espagne en transitant par l'île de Majorque. Elle en tira le nom générique de majolique.

 


Caractéristiques :


  • faïence recouverte d’un émail blanc opaque

  • décor peint (souvent narratif)

  • couleurs vives

  • scènes mythologiques, religieuses ou historiques

Elles se distinguent par une esthétique très expressive, typique de la Renaissance italienne.


Centres historiques :


  • Faenza (qui donne le mot « faïence » !)

  • Deruta

  • Urbino

  • Montelupo

plaque murale en faïence

Plaque murale Deruta peinte à la main dans le style Ricco Deruta

 

Paire d’amphores  polychromes

Paire d’amphores Deruta en majolique polychrome.


Les majoliques démontrent que la faïence peut devenir un véritable tableau.

 

 

La Céramique Émaillée : la Peau de Verre


L’émail est une fine couche de verre pulvérisé, appliquée sur la céramique puis recuite.


Fonctions :


  • imperméabiliser

  • renforcer

  • décorer

  • colorer


Lorsque le matériau est émaillé, il devient plus résistant et plus expressif : brillance, couleurs, motifs, effets de matière.


Types d’émaux :


  • opaque

  • transparent

  • craquelé

  • métallisé (lustres)

  • polychrome

 

Sans émail, pas d’iconostases en faïence.

 

Elément d’une Iconostase Orthodoxe

 

Email polychrome islamique

Email polychrome islamique ?

 


Conclusion :


Un Monde de Matières, de Couleurs et de Feu


Les terres cuites racontent la naissance des civilisations.

Les faïences, elles, chantent la couleur.

Le grès incarne la force.

La porcelaine célèbre la lumière.

Les majoliques illustrent l’histoire.

Et l’émail unifie tout cela dans une peau de verre qui protège et magnifie.


Comprendre ces différences, c’est saisir comment les artisans dialoguent avec la matière, le feu et la lumière. C’est aussi percevoir pourquoi certaines traditions, comme les iconostases en faïence russes, n’auraient jamais pu être réalisées dans un autre matériau : la faïence seule permet cette éclatante alliance entre peinture, architecture et spiritualité.

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