• Alain Mihelic

Les Appartements Communautaires (ou Kommunalka)


Un peu d’histoire


En 1918, le gouvernement de Lénine a mis fin à la propriété privée des logements.

Les bolcheviks ont mis en œuvre ce qu’ils ont appelé : “la Consolidation”.

La consolidation consistait à prendre par la force, de «l’espace de vie excédentaire» aux riches propriétaires dans le but de loger les travailleurs des banlieues.


Donc si vous aviez un appartement, il devenait du jour au lendemain propriété de l'État. Si vous viviez dans un appartement 8 pièces, il ne vous appartenait plus, mais l’ancien propriétaire conservait, dans le bon cas, un espace correspondant à la taille de sa famille, en fonction du quota individuel alloué (au début 13,5 m2 puis 9 m2 par personne). Les autres pièces étant attribuées par l’administration, au gens du parti, aux ouvriers, fonctionnaires, etc..

Ceci dans le bon cas, car en fait, nombreuses furent les expulsions simples.


La deuxième étape de l’histoire des appartements collectifs a eu lieu après-guerre. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, les villes russes de l’ouest du pays, n’étaient plus que maisons détruites, bombardées et incendiées, et quartiers entiers rendus inhabitables. Les citadins n’avaient d’autre choix que de consolider entre eux et par eux même. C’est au cours de ces années que le phénomène des appartements collectifs de masse s’est développé et a duré jusqu’au début des années 1970, pour ensuite lentement se résorber par la construction a grande échelle de logements neufs.



Notre Installation à Moscou en fin 1991


Dans notre recherche d’un endroit stratégique (près de l’école française pour les enfants), et confortable, nous avons visité quelques endroits sympathiques, tel cet appartement de luxe, ou faute de chauffage suffisant en début d’hiver, les 4 ivrognes qui occupaient les lieux avaient mis le feu au parquet au centre de la pièce principale. Un parquet finement marqueté, digne des plus beaux châteaux !

Certains appartements par contre étaient bien entretenus par les tenants, tel celui de la photo ci-dessous, occupé par 3 couples jeunes, avec grande envie de déguerpir et de prendre leur indépendance.


Couloir d’Entrée d’un Kommunalka bien Tenu


D’autres donnaient plutôt le sentiment que les problèmes de la vie en communauté ne sont pas simples à régler, et que discipline, hygiène et partage des tâches sont des objectifs délicats à orchestrer.

Dans des appartements communautaires, on comprend aisément que la cohabitation n'était pas toujours paisible et pouvait même devenir très conflictuelle. Car outre les désagréments ménagers, il y avait des aussi et surtout des inconvénients psychologiques : aucune intimité réelle n'était possible, et le respect de l'espace privé de chacun était tout simplement annihilé.



Notre Arrivée dans les lieux


Curieusement, dans les grands immeubles du centre-ville, construits sous Staline, les appartements étaient d’un bon standing européen dans leurs dimensions et leur organisation.

Lors de notre installation en 1992, il n’a pas été difficile de trouver un accord avec les trois familles qui occupaient le domicile que nous voulions louer. Nous avons signé un contrat un peu bidon avec le meneur de la bande, qui se chargeait de répartir la somme mensuelle. En une semaine la place était dégagée de ses occupants et les travaux de réfection commençaient. Chaque groupe familial avait auparavant sa chambre en privé, mais la cuisine et les toilettes étaient communes. Inutile de dire que ces points de rencontre n’étaient entretenus par personne et que la crasse, les tas de détritus, s’y amoncelaient frisant l’effarement. L’appartement de 140 m2 était clair, spacieux, avec une grande salle à manger et 3 belles chambres, et idéalement situé près de l’école et l’ambassade.


Les clichés dessous sont pris après évacuation de la montagne de bouteilles vides, des paquets, boites, restes de vaisselle sale ébréchée, encombrants divers et variés.

Dans la majorité des visites effectuées à cette période, les parties communes donnaient le plus souvent ce spectacle désolant.



Coin Cuisine




...Euhhh ..... Salle de Bain ?


On passe par la cuisine pour aller aux toilettes


Bin ça donne pas envie de bouquiner



Par ici la Sortie


Installation à la Albert Dubout


La cuisine a, non seulement une porte menant aux toilettes, mais aussi une sortie vers un escalier arrière. Les objets encombrants et meme les ordures y étaient stockées.


Escalier de Service, de Secours, de Dépotoir


Privatisation


Donc avant la Perestroika (l’Ouverture, la Reconstruction) l’économie est presque totalement collectivisée : en ville, tous les appartements étaient propriété de l'État. Les moyens de production aussi évidemment.

En 1994 l’État Russe décide de permettre la privatisation des appartements ou résident les citoyens. Il suffira à chacun de se manifester auprès de l’administration pour recevoir un titre de propriété. Le processus se fera lentement, sur une période de 10 ans environ la grande majorité des biens sera rendu aux tenants.

Après la privatisation, des Nouveaux Russes-Riches ont racheté des appartements communautaires au centre de Moscou et autres grandes agglomérations, pour en faire leurs résidences privées.

Les appartements communautaires les plus recherchés ont été vendus dans les années 1990-2000. Si, dans les années 90, les appartements communautaires occupaient 30% du marché secondaire de la capitale, cette part a été ramenée à 10% en 2008, puis à 5% en 2013. Maintenant il ne reste désormais que les lots non vendables.


Pour ces appartements communautaires qui ont survécu depuis l’époque soviétique jusqu'à nos jours, les habitants reçoivent des factures différentes pour les services liés au logement et en possèdent des parties bien déterminées.

Aujourd'hui, à Moscou, ces appartements sont principalement situés dans les "Khrouchtchevki", ces immeubles de la période post-stalinienne souvent de cinq ou neuf étages, a la réputation peu enviable quand a l’habitabilité.

Il y a aussi des cas de "privatisation partielle", quand certains habitants continuent d’occuper une chambre appartenant à l’État, alors que d’autres sont propriétaires de leur pièce. Dans ces logements, le plus souvent les parties communes sont restées non rénovées, tandis que les pièces dans lesquelles vivent les locataires ou propriétaires peuvent être très confortables.


De nos jours, pour ceux qui partagent encore des appartements avec d’autres familles, la vie est souvent rythmée par de nombreux soucis matériels, par exemple :

– les appartements communautaires étaient aménagés dans des bâtiments anciens nécessitant d’importants travaux de réparation, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Les personnes qui y habitent n’ont souvent pas assez d’argent pour rénover leurs chambres et les parties communes

– La plupart de ces bâtiments ont été construits au 19ème siècle et au début du 20ème siècle selon les normes de l’époque. Par conséquent, beaucoup d’entre eux, n’ont pas de salle de bain. Il est assez commun dans un appartement communal de voir une baignoire dans la cuisine ou une cabine de douche à l’arrière d’un escalier, faute de mieux


Pour toutes ces raisons, les chambres individuelles dans les appartements collectifs se vendent mal, et il faudra encore de nombreuses années avant que le concept d'«appartement communautaire» fasse partie intégrante de l'histoire.



La psychologie et les habitudes des habitants d'un Kommunalka


Dans un appartement typique pendant les années Soviétiques, une famille occupe une pièce. Comme les appartements étaient alloués par l'Administration, le brassage des populations était très important – un ouvrier pouvait partager l'appartement avec un musicien de l'orchestre philharmonique et un enseignant, par exemple. Chaque pièce était un monde à part. Mais il y avait bien-sûr des espaces communs.

Le mélange des professions et des milieux intellectuels, a forcé les barrières entre les couches sociales, phénomène facilité par une solide éducation générale. Ca mettait l’arrogance naturelle des nantis en sourdine. Cette mixité aurait pu apporter aux dirigeants une conscience accrue des problèmes du peuple. Je ne suggère pas ici qu’il faille retrouver des conditions aussi déplorables, mais la distance aujourd’hui entre le peuple et ses gouvernants, me semble effrayante et malsaine, que ce soit ici ou en France.


La Chambrée, enfin chez soi


L'homo Soviéticus qui a grandi dans un appartement communautaire a acquis un esprit particulier. Il a été initié à une réalité et à des relations sociales singulières.

La Kommunalka, induit une attitude unique à l’égard d’autrui, aiguise un certain sens de la propriété, de l'espace privé et des frontières.

Cela se traduit d’une part, dans la rue par des coups d’épaules car on ne cherche pas l’évitement et l’affrontement semble normal, et d’autre part une forme chaleureuse de contact sans a priori (Voir Articles Faits D’Hiver Saison 1 et Faits d'Hiver Saison 2).


De nos jours, les anthropologues comme les folkloristes étudient la psychologie des habitants des Kommunalka. Mais il faut bien comprendre qu’était logé ainsi 80% de la population !


Je pense qu'on ne peut pas comprendre la Russie soviétique ni la Russie d'aujourd'hui sans avoir saisi ce phénomène des kommunalka et ses implications.


Car la Kommunalka pouvait être ca :


Leonid a l'accordéon


Mais elle était le plus souvent ca :


Exposition pittoresque des culottes de la Voisine


Quelques Règles de fonctionnement


Un appartement collectif était une petite société fermée, soumise à des règles spécifiques. Chaque appartement communal avait un président chargé d’établir les règles de vie et de veiller à ce qu’elles soient respectées.

Ces dispositions étaient prises pour faciliter le fonctionnement normal. En particulier des parties communes, par exemple étaient établis : un programme de nettoyage, un programme d’accès au point de cuisson, un programme de douche et de lavage, d'accès aux toilettes, etc. Chaque membre de cette société devait accepter l'idée que, non seulement son propre confort, mais aussi toute la vie de cette microsociété, dépendait du respect de ces règles.

Le non-respect des tours, des heures, et du calendrier étaient source de conflits.


Triolet en Détergence majeure pour Casseroles et Percussions


Les différences de caractères, la pression due au manque d’intimité, l’environnement social stressant (les queues, les difficultés de ravitaillement) ont provoqué des tensions, des désaccords et des scandales sans fin parmi les résidents des appartements collectifs.

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Les Sonnettes individuelles sur la malheureuse Porte


L’une des pièces pouvait être occupée par un alcolo ou par un « parasite ». Cela compliquait considérablement la vie de tous les voisins. Cependant, la dispersion des éléments marginaux, leur dilution dans la masse de gens « normaux », permettait aussi aux autorités d’assurer un meilleur contrôle et une meilleure sécurité globale des personnes et des locaux. La peine et le souci de chacun servait à contrôler les indésirables !



L'Avènement des Appartements Personnels


Pour répondre aux problèmes des Kommunalka, la construction résidentielle en masse a commencé à la fin des années 1960 et s’est poursuivie dans les années 1970. Les projets d’édification de logements n’était que partiellement publiques : les usines, les instituts et d’autres entreprises finançaient également les immeubles de logement pour leurs employés. L’élaboration était en préfabriqué, simple et rapide. Grâce à ce type de structure, de grandes zones résidentielles ont été construites dans toutes les villes de l’Union soviétique.


La réinstallation des habitants des appartements communautaires reste un sujet d’actualité pour de nombreuses grandes villes russes. Saint-Pétersbourg est connue comme la capitale des Kommunalka (entre 75 et 80 milliers d’habitants y vivent encore).


En guise de Conclusion


Dans certaines villes, les gouvernements locaux ont trouvé des moyens originaux de résoudre partiellement ces problèmes. Dans un quartier de Saint-Pétersbourg, par exemple, les appartements de la commune de l’île Vassilievski, où se trouvent les bâtiments les plus anciens, donc les plus dégradés mais pittoresques, ont reçu le statut d’hôtels. Désormais, les touristes qui souhaitent voir de leurs propres yeux ce phénomène des appartements collectifs peuvent réserver une chambre et se rapprocher de l’atmosphère authentique. D’autres appartements communautaires sont préservés et deviennent des musées, où vous pourrez vous immerger pour pas cher, dans la vie du passé soviétique récent.


Inspiré de :

https://meetrussia.online/fr/appartements-communautaires-dans-le-cadre-de-lhistoire-russe/



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