Magasins TORGSIN et la Famine de 1930-32
- Alain Mihelic

- 9 févr. 2021
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 30 avr.
Entre 1931 et 1936, des millions de citoyens soviétiques durent échanger leurs derniers bijoux, pièces d’or, argenterie ou souvenirs familiaux contre de la farine, du pain ou quelques produits de base. Ce système portait un nom : Torgsin.
Officiellement destiné au commerce avec les étrangers, ce réseau devint surtout une gigantesque machine à récupérer les métaux précieux de la population affamée.
Torgsin - l'Association pan-syndicale pour le commerce avec les étrangers en URSS, organisme créé en 1930.
Pourquoi l’URSS manquait-elle d’or ?
À l'arrivée au pouvoir des bolcheviques, les réserves d'or du pays dépassaient les 1 000 tonnes. Le gouvernement provisoire a fait de son mieux en évacuant environ 500 tonnes de métal précieux à l'étranger.
Compte tenu des difficultés pour obtenir des prêts occidentaux, le nouveau gouvernement a été contraint de payer les importations de biens essentiels à partir des réserves d'or de la banque centrale. En 1928, ces réserves étaient pratiquement épuisées.
Les premières tentatives du régime
En 1928, il est décidé de vendre une partie des collections muséales du pays, petite bouée sans lendemains.
En 1930, les autorités ont commencé à confisquer l'or de la partie aisée de la population avec très peu de résultat sauf une grande panique.

Naissance de Torgsin (1931)
Pour compenser ce manque a « gratter », en janvier 1931, le gouvernement a ouvert Torgsin - l'Association pan-syndicale pour le commerce avec les étrangers en URSS.
Dans les magasins Torgsin, les clients étrangers, puis les riches citoyens soviétiques, pouvaient échanger leurs monnaies occidentales, mais aussi leur or, argent (métal), pierres précieuses et antiquités contre de la nourriture et d'autres biens de consommation.
La tâche principale de ce projet n'était pas du tout le commerce avec les étrangers (comme officiellement déclaré), la tâche principale était de pomper les restes de bijoux et biens précieux, des « dépossédés ».
Un vaste réseau de magasins a vu le jour dans toutes les grandes villes du pays.
En outre, Torgsin a pris le contrôle du commerce avec les navires étrangers faisant escale dans les ports soviétiques. Le shipchandler de Torgsin, était l'un des premiers à monter à bord des navires qui arrivaient, pour fixer les conditions d’approvisionnement.

Comment fonctionnaient les magasins Torgsin ?
Depuis 1929, faute de nourriture, un système de rationnement a été introduit. La famine qui a éclaté en 1931-1932, a contribué au succès de Torgsin.
L'introduction des cartes de rationnement et la création du système Torgsin ont pratiquement été concomitantes. À cette époque, on a proposé aux citoyens de se séparer de leurs dernières valeurs, afin de se nourrir.
Dans les magasins ordinaires, la vente de produits alimentaires et manufacturés était strictement rationnée. Mais dans le nouveau réseau Torgsin, tout était commercialisé sans aucune restriction.
Le principal du chiffre d'affaires de Torgsin n'était pas les vêtements et les friandises, mais la farine et les céréales bon marché.

Depuis l'étranger, les parents des citoyens soviétiques, pouvaient transférer de l'argent à leurs proches, lesquels pouvaient recevoir en échange de leurs fonds, des "obligations Torgsin".
La famine : moteur tragique du système
Survivre ou garder ses souvenirs
La famine de 1931-1933 transforma Torgsin en recours désespéré.
Des familles entières apportèrent :
alliances de mariage
objets hérités
icônes
couverts en argent
Simplement pour manger.
Des chiffres vertigineux
Une moisson de métaux précieux
Une manne essentielle pour le régime.
En 1932, 22 tonnes d'or ont été récupérées par Torgsin, un an plus tard 45 tonnes. En un peu plus de quatre ans, Torgsin a engrangé de l'or pour un montant colossal de 127,3 millions de roubles, soit 98,7 tonnes d'or pur, et plus de 2500 tonnes d'argent, fournissant pendant cette période un tiers des exportations d'or soviétiques.

La fin de Torgsin (1936)
En fin 1935, la population n'avait plus rien qui puisse être apporté et échangé chez Torgsin. De plus la situation dans le pays, en ce qui concerne la nourriture et les autres biens, s'améliorait progressivement : le système de rationnement a même été supprimé.
La nécessité de maintenir un tel réseau de magasins peu rentables s'est estompée. La chaîne Torgsin a donc été rapidement éliminée.
En Janvier 1936, Torgsin a cessé d'exister, ayant donné un total de 222 tonnes d'or pur à l'État.

Conclusion :
Profitant de ou provoquant la famine, l'État a siphonné les dernières richesses et valeurs de la population. En revanche, ce sont les produits achetés à Torgsin qui ont permis à beaucoup de survivre aux années difficiles.
Il faut aussi mentionner que grâce à l'or « extrait » par Torgsin, l'URSS a procédé partiellement à l'industrialisation du pays et l'État a réussi à survivre pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais tout peut-il être justifié par cela ? La Faim justifie-t-elle le résultat.
Torgsin fut à la fois :
un instrument de survie pour des millions de personnes
une machine d’extraction des dernières richesses privées
un levier de financement pour l’industrialisation soviétique
Question gênante :
Peut-on justifier la spoliation par la modernisation d’un pays ? Et surtout : quand la faim frappe, existe-t-il encore un vrai choix ?




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