Les Scythes : de l'Art des Steppes à l'Art nouveau, le voyage millénaire des formes
- Alain Mihelic

- 25 juin 2020
- 5 min de lecture
L’art des steppes et les Scythes
L'immense espace géographique, qui s'étend depuis le fleuve Amour jusqu'aux rives de la Mer Noire, était occupé par des peuplades nomades et semi-nomades. Ces peuples ont développé une culture, une civilisation et un art très originaux. Ils développèrent une civilisation originale, adaptée au mouvement perpétuel et aux grands espaces.
En français, nous parlons d’art des steppes. Les anglais parlent de « Scythian art ». Du nom du peuple des steppes, les Scythes.

Merci de ne pas chercher ici le site de construction de la seconde Étoile de la Mort. Les Sith qui sont les principaux antagonistes de l'ordre Jedi dans Star Wars, ne doivent être que de lointains cousins !!
Les Scythes, les cavaliers des horizons infinis
Au XVIIIe siècle, les Scythes sont très à la mode en Russie, à la suite de diverses fouilles et trouvailles archéologiques. Vers la source, de l’Ienisseï, en particulier, on mit au jour à cette époque, dans des tombeaux, toutes sortes d'outils tranchants de cuivre.
Les découvertes de tombes à tumulus, appelés kourganes, qui ne vont cesser de se succéder par la suite, marquent le début de la découverte de ce que l'on appellera plus tard la civilisation des Steppes.
Les différentes peuplades Scythes nomadisent de l’actuelle Tchéquie à l’Altaï, et du nord de l’Inde à l’Oural, depuis 1500 av JC, avec un apogée vers – 600. Ils sont en partie issus des cultures Andronovo et Sintashta, des régions au pied de l’Oural.
(Voir article "La Mystérieuse Cité d'Arkaim" et l'Article : " La culture Sintashta")
Maîtres du cheval, ils perfectionnèrent les techniques d'attelage, de harnachement et de monte qui allaient transformer durablement les échanges à travers le continent eurasiatique.
Leurs caravanes, leurs troupeaux et leurs déplacements reliaient déjà des mondes très éloignés les uns des autres. Bien avant les grandes routes commerciales historiques, les peuples des steppes constituaient un lien vivant entre l'Europe et l'Asie.
Leur influence s'étendra jusqu'aux grandes oasis d'Asie centrale, parmi lesquelles Samarcande deviendra l'un des centres majeurs. Ils penetreront jusqu’en Inde dans les premiers siècles après JC.
Leurs expressions artistiques passent par la fabrication des premiers tapis, le travail du cuir, du bronze, de l’argent, l’orfèvrerie et l’érection de stèles anthropomorphes. Ils développent un art animalier caractéristique, au bestiaire fantastique.

L'art des Steppes : Une rencontre à l'Ermitage
C'est au musée de l'Ermitage de Saint-Pétersbourg que je fus véritablement frappé par cet art.
Face aux vitrines, je demeurai longtemps immobile.
Les objets exposés semblaient défier le temps.
Ni primitifs, ni maladroits, ils témoignaient au contraire d'une maîtrise technique remarquable et d'un sens aigu du mouvement.
Les animaux s'y entrelacent.
Les corps se transforment.
Les courbes s'enroulent et se prolongent dans d'autres formes.
Un cerf devient presque une arabesque.
Un félin bondissant se métamorphose en torsade.
Un bec d'oiseau se prolonge en spirale.
Tout paraît vivant.
Tout semble prêt à s'animer.
L'œuvre n'est jamais figée.
Elle suggère toujours un mouvement à venir.
Des réalisations intrigantes des artistes des steppes me retiennent par leur puissance, leur fougue, leur haute perfection et niveau de technicité.
Formes enlacées torturées tressées spiralées stylisées souples, conçues par ces peuples mobiles (d’où « Art Mobiliaire, terme utilisé pour designer cette forme d’Art Préhistorique), producteurs d’objets de valeur aisément transportables étonnamment raffinés pleins d’un dynamisme d’une symbolique d’un transformisme surprenant.
Formes ouvertes, toujours prêtes à bondir, à suggérer le mouvement, abandon total a l’imaginaire, transgression des codes et des formes, dé bridage, expressions de la liberté du nomade devant la nature, sans cadre formel, métamorphose inattendue d’une torsade, en un animal bondissant.
Cette perfection stylistique, se traduira en Europe par l’art de La Tène (près de Neuchatel, en Suisse) aux enroulements alternés comme infinis, aux circonvolutions incessantes.
L'art animalier des steppes
L'animal règne partout dans l'imaginaire scythe.
Cerfs majestueux, chevaux nerveux, félins, rapaces, créatures hybrides et êtres fantastiques composent un bestiaire foisonnant.
Mais il ne s'agit pas d'une représentation réaliste.
Les artistes cherchent moins à reproduire la nature qu'à exprimer sa force.
Les corps s'étirent, se plient, s'enroulent et s'imbriquent dans des compositions parfois vertigineuses.
La puissance côtoie l'élégance.
La précision technique se mêle à une liberté d'invention presque sans limites.
Cet art semble ignorer la rigidité.
Il préfère le souffle, la tension, l'élan.
On y retrouve quelque chose de la vie nomade elle-même : le mouvement perpétuel, l'absence de frontières, la liberté des grands espaces.

Des steppes aux terres celtiques
En observant ces œuvres, il est difficile de ne pas penser à certaines créations de l'Europe celtique.
Les spirales, les courbes infinies, les entrelacs et les métamorphoses évoquent immédiatement l'art de La Tène, qui s'épanouira plusieurs siècles plus tard au cœur de l'Europe.
Les célèbres triskèles celtiques semblent parfois répondre aux enroulements des artistes des steppes.
Les gravures monumentales des cairns bretons, comme celles de Gavrinis dans le golfe du Morbihan, témoignent elles aussi de cette fascination ancienne pour les lignes mouvantes et les formes en perpétuelle transformation.
Bien entendu, il ne s'agit pas d'affirmer une filiation directe et systématique.
Mais certaines sensibilités artistiques semblent traverser les siècles et les frontières avec une étonnante persistance.

Quand les formes renaissent
Ce qui fascine le plus dans l'art des steppes est peut-être sa modernité.
Plus de deux mille ans nous séparent des artisans scythes, et pourtant leurs créations semblent parfois annoncer des mouvements artistiques bien plus récents.
Mélange de figurations à vocation magique et de réalisations d’une beauté poignante, par opposition aux formes géométriques du Hallstatt du premier Âge du fer ou les décors sont juxtapositions de motifs simples, de ronds, de carrés, de triangles, formes stéréotypées, statiques, coincées, dures, rêches, revêches, maîtrisées, sans abandon, mais a la symbolique extrêmement codifiée.
À la fin du XIXᵉ siècle, l'Art nouveau rejette les lignes rigides héritées du classicisme.
Les artistes redécouvrent les courbes végétales, les formes organiques, les mouvements fluides.
Les œuvres d'Émile Gallé, d'Alfons Mucha ou d'Hector Guimard semblent alors renouer avec une esthétique très ancienne : celle du vivant en perpétuelle métamorphose.
Comme si certaines formes demeuraient en sommeil pendant des siècles avant de réapparaître sous un autre visage.

Dans les tréfonds d'un Cairn de Bretagne : Gavrinis Golfe du Morbihan
Deux visions du monde
L'histoire de l'art semble souvent osciller entre deux pôles.
D'un côté, l'ordre, la géométrie, la symétrie, la maîtrise.
De l'autre, le mouvement, la croissance, l'imprévu et la liberté.
Les formes géométriques du premier âge du fer, les architectures classiques ou certains courants académiques cherchent l'équilibre et la stabilité.
L'art des steppes suit un autre chemin.
Il préfère la transformation à l'immobilité.
Il célèbre le mouvement plutôt que la règle.
Il accepte l'irrégularité comme expression de la vie.
Comme si la logique et l'harmonie mathématiques laissaient soudain surgir les forces profondes qui sommeillent sous leur surface.
Comme si les lignes parfaitement ordonnées se mettaient à bourgeonner, à croître et à se transformer.
Comme si la nature elle-même reprenait ses droits.
C'est peut-être là le véritable héritage de l'art des steppes : nous rappeler que derrière chaque forme figée demeure toujours une force prête à reprendre son mouvement.
Le sinueux et le mouvant de l’art nouveau des années 1900, en un de ces constants aller et retour de l’art depuis les formes géométriques structurées et contrôlées, aux formes les plus échevelées, telle la flamboyance gothique, la renaissance et son maniérisme, cèdent au classicisme qui précède le baroque pour s’abandonner au romantisme et lui-même repoussé par l’impressionnisme pour faire place à l’art nouveau.
Comme si la logique et l’harmonie mathématiques laissaient soudain exploser les pousses sous-jacentes qui les bousculaient, laissaient surgir la vie, l’élan et le désordre apparent.
Deux formes d’art aux conceptions en apparence incompatibles et opposées.
Pour aller plus loin, je vous invite à lire cet article du British Museum : « Introducing the Scythians »



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