Icônes Russes et autres Icônes célèbres
- Alain Mihelic

- il y a 2 jours
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Nota : Cet article complète l’Article : « Icônes Russes – Mystique et Lumière »
Les icônes ne sont pas de simples images : elles sont des fenêtres ouvertes sur le divin, des miroirs spirituels où la lumière céleste se dépose sur la matière. Dans l’article « Icônes Russes – Mystique et Lumière », nous avons évoqué la symbolique profonde et les codes théologiques qui font de l’icône un langage sacré.
Poursuivons à présent ce voyage dans le monde de l’art sacré russe à travers les œuvres les plus vénérées, témoins d’une foi qui a traversé les siècles et les épreuves — notamment la grande crise iconoclaste qui chercha jadis à effacer toute image sainte.
Ces icônes de grand renom, nées de la rencontre entre l’héritage byzantin et la ferveur slave, incarnent la continuité d’une tradition où la peinture devient prière, et où chaque regard posé sur le visage du Christ ou de la Mère de Dieu participe à un dialogue silencieux avec l’éternité.
Icônes Russes de grand Renom
La Vierge de Vladimir
Cette icône byzantine, datant du XIIe siècle, représente la Vierge Marie tenant l’Enfant Jésus.

La Vierge de Vladimir
Elle est vénérée comme la protectrice de la Russie et a joué un rôle crucial dans l’histoire religieuse du pays. La Vierge de Vladimir a été transportée à Moscou au XIIIe siècle et est devenue un symbole national.
Saint Georges et le Dragon
Cette icône dépeint Saint Georges terrassant le dragon, symbolisant le triomphe du bien sur le mal.

Saint Georges et le Dragon
Elle est emblématique de la lutte contre les forces du mal et est souvent associée à la protection divine. L’icône est particulièrement vénérée en Russie et a été largement reproduite dans diverses églises.
La Vierge du Don
Cette icône représente la Vierge Marie tenant l’Enfant Jésus.

La Vierge du Don
Elle est célèbre pour avoir été utilisée lors de la bataille de Koulikovo en 1380, où les troupes russes ont vaincu les Mongols. Cette victoire a renforcé le sentiment d’unité nationale et a fait de cette icône un symbole de protection pour le peuple russe.
Notre-Dame du Signe » (Znamenie)

Notre-Dame du Signe » (Znamenie)
Elle date de la première moitié du XIIᵉ siècle (vers 1130–1150)
Elle est conservée dans la Cathédrale Sainte-Sophie de Novgorod
Le Christ Pantocrator
Il existe de nombreuses versions du Christ Pantocrator dans le monde orthodoxe, mais certaines sont particulièrement célèbres :
Christ Pantocrator – Icône russe de Novgorod
Cette icône représente le Christ Pantocrator (en grec « Tout-Puissant » ou « Maître de tout »). C’est l’une des représentations les plus emblématiques du Christ dans l’art byzantin et orthodoxe.

Christ Pantocrator de Novgorod, XIIIᵉ siècle
Jésus est représenté en juge et roi céleste. Il bénit de la main droite et tient l’Évangile ouvert dans la main gauche.
Le fond doré représente la lumière divine incréée.
L’auréole cruciforme est typique des représentations du Christ.
Origine : École de Novgorod (Russie). Elle date de la fin du XIIIᵉ siècle, debut XIVe siècle
Technique : Tempera sur bois, fond d’or
Lieu : Musée Russe de Saint-Pétersbourg
Le style est plus rustique que byzantin, avec des traits sévères et ascétiques.
Couleurs plus mates, absence d’ornementation superflue.
Propre à la spiritualité du Nord russe : dépouillement, intériorité, austérité.
Christ Pantocrator - Cathédrale du Christ Sauveur (Moscou)

Version moderne et monumentale du dôme principal.
Christ Pantocrator – Cathédrale Sainte-Sophie de Kiev (Ukraine)

Christ Pantocrator de la Cathédrale Sainte Sophie de Kiev (Mosaïque du 11eme )
Origine : Empire byzantin / Rus’ de Kiev
Technique : Mosaïque
Lieu : Abside de la cathédrale, derrière l’autel:
Mosaïque monumentale au fond de l’abside.
Réalisée peu après la christianisation de la Rus’ par Vladimir en 988.
Témoigne de l’intégration immédiate du style byzantin à l’art slave.
Icones Célèbres Hors Russie
Christ Pantocrator du Monastère Sainte-Catherine (Sinaï, Égypte)

Christ Pantocrator du Monastère Sainte-Catherine
Icône du VIe siècle, l’une des plus anciennes au monde, Datée vers 550 après J.-C.
Conservée dans un état exceptionnel grâce au climat désertique du lieu.
Origine : Empire byzantin, probablement peinte à Constantinople.
Technique : Encaustique sur bois (cire chaude et pigments)
Dimensions : 84 x 45,5 cm
Lieu actuel : Bibliothèque du Monastère Sainte-Catherine du Sinaï (Égypte)
Elle a échappé à la destruction des images lors de la crise iconoclaste (VIIIe–IXe siècles) car le monastère était sous domination musulmane.
Ce Christ aux deux visages illustre subtilement la dualité du Christ :
Un côté doux et humain (oeil large, bouche détendue)
Un côté sévère et divin (oeil plus fermé, traits rigides)
Cette asymétrie traduit la nature à la fois humaine et divine du Christ, une idée essentielle dans la théologie orthodoxe.
Christ Pantocrator – Coupole de la Cathédrale de Daphni (Grèce)

Christ Pantocrator – Coupole de la Cathédrale de Daphni
Date : fin XIe siècle
Origine : École byzantine de Constantinople
Technique : Mosaïque
Lieu : Monastère de Daphni, près d’Athènes
Particularité :
Le Christ domine la coupole centrale, regard sévère et frontal.
Il tient l’Évangile dans la main gauche et bénit de la droite.
Inscrit dans un cercle, il donne l’impression d’observer tous les fidèles.
Symbolisme :
La coupole est le ciel, et le Christ en est le maître absolu.
Expression très solennelle, figure du Juge eschatologique.
Symbolique générale du Christ Pantocrator :
Élément | Signification |
Halo cruciforme | Divinité du Christ |
Évangile ouvert | Parole du salut |
Main droite levée | Bénédiction trinitaire |
Regard frontal | Présence omnisciente |
Fond doré | Lumière divine et éternité |
Techniques Utilisées:
L’encaustique
Utilisée notamment pour les plus anciennes icônes byzantines (ex. : le Christ Pantocrator du Sinaï, VIe siècle)
L’encaustique est une peinture réalisée à base de cire d’abeille fondue, mélangée à des pigments naturels.
Composition :
Cire d’abeille fondue à basse température
Résine de Damar (dans les versions modernes) comme durcisseur
Pigments minéraux broyés
Parfois : huile végétale ou essence de térébenthine
Application :
Le mélange chaud est appliqué sur le bois à l’aide de pinceaux, spatules, ou même d’outils chauffants.
La surface est polie ou fondue au feu (brûlot, cautère) pour fusionner les couches.
Avantages :
Longévité exceptionnelle (résiste à l’humidité, au temps)
Couleurs profondes, translucides, vibrantes
Texture très tactile, légèrement brillante
Inconvénients :
Technique complexe, demande un contrôle constant de la température
Difficulté de retouche
Risque de craquelures si mal appliquée
La tempera à l’œuf (ou tempera traditionnelle)
Technique dominante dans l’iconographie russe du XIe au XVIIe siècle
La tempera est une peinture à base de jaune d’œuf, parfois mélangé à un peu d’eau ou de vinaigre, servant de liant pour les pigments.
Composition :
Jaune d’œuf frais
Eau distillée ou vinaigre pour fluidifier
Pigments naturels (terres, ocres, lapis-lazuli, cinabre…)
Option : quelques gouttes d’huile de lin pour assouplir
Application :
Peinture sur planche de bois enduite de levkas (apprêt blanc à base de craie et colle animale)
Application en fines couches superposées (par glacis)
Travaux très minutieux avec de petits pinceaux
Résultat :
Finition mate et veloutée
Couleurs subtiles, lumineuses mais non brillantes
Très grande précision des détails (yeux, mains, plis)
Avantages :
Technique sacrée, codifiée (prière, jeûne, silence)
Adaptée aux grands formats et à la durée dans le temps
Moins fragile que l’huile pour les couches fines
Inconvénients :
Temps de séchage lent
Peu de possibilités de dégradés (contrairement à l’huile)
Demande une main sûre et entraînée
En résumé
Caractéristique | Encaustique | Tempera à l’œuf |
Lien symbolique | Feu et lumière divine | Vie (œuf) et pureté |
Support | Bois (souvent brut) | Bois recouvert de levkas |
Effet visuel | Brillance chaude, dense | Matité douce et profonde |
Complexité | Très technique, thermique | Très précise, rituelle |
Longévité | Excellente | Excellente |
Conclusion :
Chaque icône, qu’elle ait veillé dans la pénombre d’un sanctuaire ou survécu aux tourments des siècles, porte en elle une part d’infini.
Nées du silence et de la prière, ces œuvres ont traversé les guerres, les interdits et les flammes de l’iconoclasme pour devenir des témoins de la foi.
.Leur éclat d’or et de couleur est celui de la lumière spirituelle, offerte à celui qui regarde avec le cœur.
L’icône n’est pas seulement une œuvre d’art : elle est une présence.
Chaque trait y devient invocation, chaque regard y ouvre un passage vers l’éternel.
L’art de l’icône n’est pas un art du passé : il continue de parler, d’émouvoir et d’enseigner.
Et lorsque l’on se tient devant une icône, c’est toute la longue respiration de la foi orthodoxe qui nous parvient à travers les siècles.
Iconoclaste ! : (comme crierait le capitaine Haddock !)
Le Mouvement Iconoclaste : Briser les Images pour Sauver la Foi
Origine du terme
Le mot iconoclaste vient du grec εἰκών (eikôn) — image — et κλάω (klaô) — briser.Un iconoclaste est donc littéralement un briseur d’images.
L’iconoclasme désigne un courant religieux et politique qui, dans l’Empire byzantin, rejeta le culte et la fabrication des images saintes, notamment des icônes du Christ, de la Vierge et des saints.

Destruction des idoles et des statues
Le Contexte Historique
Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, ni de celles qui sont en bas sur la terre, ni de celles qui sont dans les eaux sous la terre. Tu ne te prosterneras point devant elles, et tu ne les serviras point ;
(Exode 20, 4-6)
L'Ancien Testament semble condamner sans équivoque toute forme d'imagerie, et plus particulièrement l'imagerie religieuse. Pourtant, l'art figuratif, souvent inspiré de la Bible, est produit par des chrétiens pour des chrétiens depuis au moins le IIIe siècle de notre ère. Les événements de l'Ancien Testament, la vie du Christ et celle des saints ont inspiré, et continuent d'inspirer, les artistes de tous les médiums. L'art figuratif, sous forme de sculpture, est intrinsèquement lié à l'architecture de nombreuses églises. Les figures représentées sur un retable deviennent un lieu de recueillement. La contemplation d'images religieuses nourrit encore aujourd'hui la prière personnelle.
Cette apparente violation du deuxième commandement a suscité un intérêt constant chez les théologiens, les fidèles et les historiens de l'art. Mais le débat sur la validité des images chrétiennes a d'abord constitué une crise au sein de l'empire byzantin au VIIIe siècle, lors de la controverse iconoclaste.

Illustration tirée du psautier de Tchoudov, un manuscrit du IXe siècle, représentant la destruction d'icônes dans une église byzantine . (Musée historique d'État, Moscou)
L’iconoclasme byzantin se déroule en deux grandes phases :
Première crise (726–787)
Sous Léon III l’Isaurien et son fils Constantin V, les autorités impériales interdisent les icônes.
Les partisans de la destruction des images (les iconoclastes) s’appuient sur :
Le Deuxième Commandement : « Tu ne te feras pas d’image taillée… »
Le risque d’idolâtrie (confusion entre le symbole et le divin lui-même).
Des mosaïques et fresques sont détruites, remplacées parfois par des motifs végétaux ou des croix.
Mais le peuple, les moines et surtout les femmes (notamment l’impératrice Irène) restent profondément attachés aux icônes.
Le profond désaccord entre les partisans et les opposants aux images, connu sous le nom de controverse iconoclaste, fut temporairement résolu en 787, le Deuxième Concile de Nicée rétablit officiellement le culte des images, en affirmant que vénérer une icône, ce n’est pas adorer la matière, mais honorer le prototype qu’elle représente (le Christ, la Vierge, etc.).

Profanation des idoles
Deuxième crise (815–843)
Relancée par l’empereur Léon V l’Arménien, cette nouvelle vague de destruction est moins violente, mais elle divise encore le monde byzantin.
L’iconoclasme est finalement condamné définitivement en 843, sous l’impératrice Théodora, lors de la célébration du Triomphe de l’Orthodoxie, encore fêtée chaque année dans l’Église orthodoxe (le premier dimanche du Carême).
Conséquences
Artistiques :
Des milliers d’œuvres détruites (mosaïques, fresques, manuscrits enluminés).
Après 843, renaissance iconographique : l’art byzantin devient plus codifié, plus spirituel.
L’icône n’est plus un simple portrait, mais une fenêtre sur l’éternité.
Théologiques :
Affirmation que le Verbe s’est fait chair (Jean 1:14) : si Dieu s’est incarné en Jésus, il peut être représenté.
Distinction claire entre vénération (proskynesis) et adoration (latreia).
Conclusion
L’iconoclasme a façonné non seulement la théologie orthodoxe, mais aussi toute la culture visuelle de l’Europe médiévale.
Il pose encore aujourd’hui la question :
« Où finit le symbole, où commence l’idole ? »

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