• Alain Mihelic

Le Voyage d'Affaire en URSS : la Komandirovka

Il était un mot que mes contacts professionnels du secteur pétrolier, utilisaient et qui sonnait comme venant bien de chez nous. Un Mot correspondant a un Document, dont je ne me préoccupais guère mais dont l’importance réelle pour mes vis-à-vis, a mis quelque temps à s’éclaircir pour moi et a s’expliquer, je veux vous parler de la « Komandirovka ».


La Komandirovka est un Titre ou justificatif de voyage, de déplacement.

Ce Document permet de justifier du déplacement et sert à prouver aussi que le déplacement a bien été effectué.


La Komandirovka à une odeur de contrôle assez moderne, ancêtre de nos biométries et autres caméras explorant nos faces hilares.


Quand je recevais il y a quelque 30 ans, au bureau de Moscou, des émissaires de clients (disons sibériens), ils me demandaient régulièrement de leur signer et tamponner un bout de papier qui me semble-t-il, leur importait beaucoup. Bout de papier misère, demi-page pré-imprimée, avec juste la place pour coller un timbre et une griffe, auquel très sincèrement je ne prêtais guère d’attention.


S’ils étaient reçus en France, dans notre siège parisien, encore plus crucial le tampon ! Pourtant là j’avais affaire à des visiteurs faisant partie du top de la hiérarchie des compagnies contactées.


Quel était le but et l’histoire cachée derrière ce document anodin qui leur paraissait si vital ?

Valise à la main, tout Sourire dehors


Komandirovka Généralités :


Le voyage pour affaire, était déclenché par une compagnie pour différentes raisons : remise urgente de documents, besoin de support technique pour un montage d’équipement, envoi d’un spécialiste pour conduite d’engin particulier, mise en route d’une unité nouvelle, réparations diverses et maintenance etc..


Mais un événement aussi insignifiant qu'un déplacement pour affaires avait une valeur, une saveur et une signification bien particulière pour les heureux élus.


Il faut préciser qu’en ce temps-là (comme disait Claude Pieplu dans les Shadocks), les opportunités d'échapper a la vie monotone, au petit quotidien bien écrit, étaient très rares, aussi quand une perspective de sortir et de s’aérer se concrétisait, les chanceux sélectionnés étaient pour un temps sur une autre planète.


Ambiance au Bureau, quand le Directeur est en Déplacement


Si en plus le voyage impliquait de partir a l’étranger, alors une cour de quémandeurs, de sympathisants, se formait, pour vanter leurs capacités de revendre des jeans ou des chaussures à bon prix, ou meme pour passer commandes d’équipements divers, le tout étant agrémenté de propositions d’assistance locale à travers le copain ou le cousin qui est déjà dans ce pays et qui peut etc..


Au pratique, le déplacement signifiait - du salaire - et un bonus local qui permettait d’acheter quelques introuvables pour la famille et de visiter un minimum le pays hôte, et éventuellement de se distraire un peu.

Bien-sûr que les conditions du travail, sa difficulté physique ou technique, justifiaient largement le bonus. L’éloignement de la famille, les problèmes de contacts, la langue et les coutumes différentes, les conditions climatiques inhabituelles (le plus souvent en Afrique et Viet Nam) ajoutaient à la pénibilité.


Mais quand le chef commande, on exécute.


J’ai rencontré quelques expats Russes durant mes pérégrinations africaines, en particulier en Algérie, Maroc et Angola.


Un beau document daté de 1951


La Législation en 1988 :


Avant de partir en voyage d'affaires, le travailleur détaché se voit délivrer une avance de trésorerie dans la limite des sommes dues pour le déplacement, les frais de location d'un logement et l'indemnité journalière. Dans les 3 jours suivant son retour d'un voyage d'affaires, l'employé doit soumettre un rapport préalable sur les sommes dépensées dans le cadre du voyage. Ce rapport préalable est accompagné d'une attestation de déplacement délivrée dans les formes prescrites, des justificatifs relatifs à la location du logement et des divers frais réels.

Une indemnité journalière lui est versée pour chaque jour de voyage, d'un montant de 3 roubles. 50 kopecks, et pour les régions de l'Extrême-Nord et des zones équivalentes, ainsi que dans les territoires de Khabarovsk et Primorsky et la région de l'Amour - 4 roubles. 50 kopecks, y compris les week-ends et jours fériés, ainsi que les jours passés sur la route.


Komandirovka de Décembre 1943


Un Authentique Voyage d'Affaires Soviétique


Donc les voyages d'affaires peuvent être divisés en deux classes : destinations proches ou lointaines.


Un voyage proche était généralement effectué au cours de la journée de travail et était marqué comme "MK" (voyage d'affaires local) dans le bulletin.


Un voyage d'affaires «lointain» était une tout autre histoire. Lorsqu’un employé conduisait ou prenait l’avion pour se rendre dans une autre ville et y séjournait au moins une nuitée, un certificat de voyage (la fameuse Komandirovka !) était délivré et des indemnités journalières étaient facturées.

En fait, c'est précisément et uniquement ce type de déplacement, qui était hautement considéré par tous, et ce sont précisément de tels voyages d'affaires qui sont chantés dans de nombreux thèmes folkloriques et films soviétiques et post-soviétiques.


Le Dos du Document permet de suivre les étapes du Voyage


Traduction du Document :


Entreprise, Institution,

Organisation


CERTIFICAT DE VOYAGE N0 ____________


Mr. ___________________________________________________________

(Nom complet)

__________________________________________________________________

(poste, lieu de travail)

est envoyé à __________________________________________________

(destination)

__________________________________________________________________

(nom de l'association, de l'entreprise, de l'institution, de l'organisation)

pour ______________________________________________________________

(but du voyage)

Pendant ______________ jours (hors temps de trajet).

Valable sur présentation d'un passeport.


Superviseur ____________________________________

(Signature)


М. П. "_____" _________________ 19___.



Verso du document de voyage


Marques de départ en voyage d'affaires, arrivée à destination,

départ et arrivée au lieu de travail permanent :


Départ de ________________________ Arrivée à _____________________


"____" ___________________19___. "____" ________________19___.


Sceau, signature



Départ de ________________________ Arrivée à _____________________


"____" ___________________19___. "____" ________________19___.


Sceau, signature



Départ de ________________________ Arrivée à _____________________


"____" ___________________19___. "____" ________________19___.


Sceau, signature


Comment cela se passait pratiquement

Dans le cas le plus général, la destination reste à l’intérieur du pays.

Pour une certaine organisation (par exemple, un institut de recherche), il était devenu nécessaire de déplacer un employé, pour vérifier la qualité de l’étalonnage d’un équipement. Pour cela, un spécialiste est désigné, qu’on enverra sur le site du client.

Le voyage étant approuvé par la direction, le technicien concerné appelle l'organisation où il doit se rendre et lui demande de lui réserver une chambre d'hôtel, étape très importante car si cela n'était pas fait, alors vous preniez le risque de passer la nuit sur un banc de la gare.

Toutefois, la réservation en tant que telle ne garantissait pas non plus une réception à 100% de la chambre (voir dessous mes mésaventures hôtelières).

Ensuite, la recherche du billet de transport s’enclenche. En URSS c’était une tâche délicate. Les billets d'avion étaient chers, toutes les organisations ne pouvaient pas se permettre d'allouer de l'argent pour cet achat ; de plus, toutes les destinations n'avaient pas d'aéroport.

En outre, voyager en avion comportait des inconvénients supplémentaires : en raison de la pluie du brouillard, du gel, le vol pouvait être annulé, de plus les passagers étaient obligés de perdre beaucoup du temps pour rejoindre l'aéroport et là l’attente pouvait être considérable, avant le départ.


Donc, la plupart du temps les déplacements étaient effectués en train.


Différents Formats et Variantes de la Komandirovka


Vie et Habitudes des Voyageurs d'Affaires

La vie du voyageur d'affaires soviétique était aussi encadrée que le reste de son existence, et peut-être encore en plus triste malgré la perspective d’un peu plus d’argent pour la famille.

Dans leur vie ordinaire, les gens essayaient d'une manière ou d'une autre de se créer du confort, dans leur travail, au niveau de leurs appartements. Mais lors des voyages d'affaires, les gens tombaient souvent sur des hôtels d'État et des auberges de jeunesse misérables et offrant des conditions limite tolérables.


Travailleurs du monde donnez-vous la Main

La Valise


Presque toujours, les nomades emportaient une valise contenant les quelques objets strictement nécessaires. Ils y trouvaient : un rasoir électrique ou un set de rasage (blaireau, rasoir avec une lame Neva, un verre, du savon), du linge de rechange, de la poudre à dents et une brosse dans un étui en celluloïd rouge avec des petits trous, un livre, une résistance électrique chauffante, une tasse et, bien sûr, un réveil mécanique, qui vous permettait de vous réveiller à l'heure sans avoir à compter sur les services inexistants de l’hôtel.



Pour la Route


Ils y trouvaient aussi le menu préparé par l’épouse : du poulet frit enveloppé dans du papier d'aluminium, 3-4 œufs durs, du pain en tranche, quelques concombres ou tomates en saison. Ça c’est dans la version classique, mais on pouvait tout aussi bien avoir du poisson fumé, ou une salade "Olivier". Tout cela était consommé le plus souvent sur une tablette dans le compartiment peu après le départ du train. La nourriture était disposée sur un journal, les tomates, les concombres et les œufs étaient mangés, trempés dans du sel, arrosés d’une eau minérale pour faire passer le tout.

Nota : la "Salade Olivier" correspond à ce que nous appelons "Salade Russe".


Sur le Pouce, en tout cas sur la Tablette !


Les wagons étaient le plus souvent bondés et une engeance extrêmement hétéroclite vous accompagnait pendant le trajet. Il était possible que toute la nuit vous deviez écouter patiemment les confidences d'un camionneur ivre, qu’il fallait périodiquement consoler, ou simplement les pleurs du bébé de la voisine. La classe « platzkart » (Voir Article : Les Trains ordinaires en Russie) offre aussi quelques inconvénients


La Valoche Le Réveil Mécanique La « Bite » Chauffante

Les Hôtels


La communication avec l'administration hôtelière, grossière et arrogante a toujours été une grande difficulté, et ce jusqu’à l’avilissement.

Vous arriviez fatigué au terme de votre périple et malgré les réservations correctement effectuées il n’y avait prétendument pas de chambres libres. En fait, libres, elles l'étaient, mais on ne les obtenait que contre des petits pots-de-vin, comme une bouteille de cognac local, une boîte de chocolats. Mais même un petit cadeau ne garantissait pas une chambre séparée. Vous pouviez très bien vous retrouver avec un ou 2 collocs dans la chambrée.


De plus l'administration par son représentant, avait le chic pour s'introduire soudainement dans votre chambre et a grands cris et avec une lueur démente dans les yeux, de vous menacer de toutes les punitions pour avoir utilisé la satanée petite résistance électrique, dont l'utilisation était strictement interdite par les règles hôtelières soviétiques !



L’emblématique, désormais rasée, usine à Touristes et à Voyageurs :

L’Hôtel Rossia à Moscou, 3000 chambres !



Expériences Frustrantes

J’ai eu à subir ces fantaisies du système, quand le voyageais par moi-même c’est-à-dire avec ou sans une invitation expresse de la compagnie que je devais visiter. Il y avait parfois de ces situations ubuesques ou vous receviez une confirmation écrite de votre réservation et tombiez sur un abruti prétendant ne pas vous loger faute de place, malgré la copie du Fax, que vous lui tendiez sous le nez. Mon collègue et traducteur André K. a beaucoup donné de nerf et de mots crus dans ces occasions et nous a toujours sorti des difficultés et ce, sans lâcher les dessous de table attendus. Notre qualité (si c’en est une) d’étrangers nous donnait un avantage psychologique évident mais les attentes en gratification des préposés aux clefs, en étaient décuplées et donc les obstacles aussi.

Voir dans l'Article : « Anecdotes (1990 à 1997) », la rubrique « en 1993 à Tyumen »


Chambrette Proprette, Pauvrette

En général les chambres étaient vieillottes, les lits et les matelas parfois décorés de taches jaunes et brunes d'origine inconnue (du thé, au mieux). Dans les douches, toujours les mêmes carreaux se décollaient, la plomberie était immuablement désuète et fuyarde et la cuvette de toilettes arborait une bande rouge en son, milieu marquée « aseptisé ».

Il arrivait qu’il n'y ait pas d'eau chaude du tout, et parfois, la salle de bain elle-même et les toilettes étaient partagées tout là-bas, au fond du couloir.

Pourtant tous ces obstacles ces inconvénients, ces contrariétés, n’empêchaient pas de considérer le voyage comme un évènement majeur.


De la lecture tranquille, un peu d’écriture pour soi, "se reposer" le soir dans un restaurant local loin des yeux de l’épouse et de l'équipe de l'usine. . Une occasion de se ressourcer, une forme de paix retrouvée.


De la recréation disons plus active ? allons faut pas rêver, mais on peut toujours faire croire aux copains, n’est-ce pas ?


Au Boulot Camarade !


Si le voyageur d'affaires revenait soudainement plus tôt de son périple, il était de coutume de rester tranquillement à la maison ces jours-là, les considérant comme des jours de congé secrets bien mérités et de crier à sa femme à chaque appel téléphonique : "dis-leur que je ne suis pas là !".


Vive la Liberté !

Épilogue

En général, le voyage d'affaires planait au meme niveau de misère que le reste de la vie en URSS. Mais même une telle misère était perçue par les gens comme une opportunité de changer un moment de situation et d'échapper au moins brièvement à la routine de la vie monotone...


Pour jauger l’état des esprits et des habitudes, j’ai demandé à des spécialistes de diverses entreprises françaises, si la pensée d’un voyage à l’étranger dans le cadre du travail leur sourirait.

J’ai été surpris du résultat : parmi les 8 personnes interrogées, 6 ont répondu que cette perspective ne les intéressait pas !

Moi pour qui Bourlinguer signifie vivre, ça me choque au plus profond.


Epilogue 2


La Komandirovka est toujours utilisée par les sociétés, son rôle est fiscal et sert en quelque sorte de mini contrat entre l’organisation et l’employé.

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