La tradition du “Coin Rouge” en Russie
- Alain Mihelic

- 26 janv. 2021
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 1 mai

Un héritage qui renaît
Longtemps étouffées par le régime soviétique, les traditions religieuses et populaires connaissent aujourd’hui un retour discret. Parmi elles, celle du Coin Rouge, autrefois incontournable dans les maisons paysannes russes, résurgence des traditions chrétiennes et paganistes.
Un nom chargé de sens
Aux temps anciens, le Coin Rouge était l’endroit le plus important et sacré de la maison, souligné par son nom : « rouge », qui signifie beau, solennel, festif.
Le terme « rouge » (krasny) ne renvoie pas ici à la couleur, mais à une idée de beauté, de solennité et de prestige.
C’est ce même sens ancien qui explique le nom de la Place Rouge à Moscou — non pas “rouge”, mais “belle place”.

Le Coin Rouge, Le cœur sacré de la maison
Là, dans cette "niche" seront exposés les plus beaux trésors, auxquels la plus grande valeur culturelle est attachée.
Y seront présentées : des icônes, l’eau bénie recueillie lors de l’Épiphanie (voir Article : Épiphanie, Théophanie Baptême dans l'eau glacée), la Bible, les livres de prière, les images ou photos des ancêtres, qui partageront la place avec des symboles paganistes, comme des branches de saule, cueillies en février, et des idoles des Dieux Slaves païens.


Les icônes suspendues au mur, une table-autel domestique, en analogie avec l’église.
C’est l’endroit le plus honorable de la maison, celui qu’on remarque en premier en entrant.
L’invité se dirigera directement vers ce point pour s’incliner, avant de saluer les maîtres du lieu.
La place qu’on attribuera à l’hôte sera fonction de son importance et de là, de sa proximité avec le coin rouge.

Le Coin Rouge est tourné vers le sud ou l’est, à l’opposé du poêle, il est placé entre deux fenêtres, qui l’éclaireront et le mettront en relief.
Pendant les fêtes religieuses ou profanes, certains objets qu’on veut honorer, sont placés sur la Table du Coin Rouge : un pot de bouillie à Noël, la dernière gerbe apportée du champ après la récolte, et un Chandelier ou l’huile pour la flamme du souvenir des ancêtres.

Le lien avec les morts
Détail un peu lugubre : le Coin Rouge depuis les temps anciens a été associé au culte des ancêtres. Dans cet esprit, en cas de décès dans la maison, le corps du défunt est placé sur une table, la tête dirigée vers le Coin Rouge.
L’âme du défunt est supposée rester là pendant une période allant jusqu’à 40 jours, avant de s’éloigner.
(Voir Article : "Les Petits cimetières sous la Lune")

Durant le dîner funéraire, du jour du décès ou celui des cérémonies ultérieures (après 9 jours et 40 jours), une assiette de nourriture est posée dans le Coin Rouge, pour le défunt.
Dans cette belle tradition, les morts restent présents, temporairement, parmi les vivants.

Un équivalent antique : le Laraire
Le Coin Rouge semble très proche du Laraire des Romains, ou étaient vénérés les dieux et où on leur portait des offrandes pour s'assurer de la protection de la maison.
Le Laraire était orné de statuettes représentant les génies : les Lares et les Dieux : les Pénates.
La logique est identique : créer un espace domestique où le sacré protège le quotidien.
Ce que révèle vraiment le Coin Rouge
Réduire le Coin Rouge à un simple “coin religieux” serait une erreur.
C’est en réalité :
un centre spirituel,
un marqueur social,
un pont entre vivants et morts,
et surtout un mélange de croyances superposées (chrétiennes et païennes).
Autrement dit :le Coin Rouge n’est pas un objet du passé, c’est une clé pour comprendre la mentalité russe traditionnelle.



Il n'y a pas d'idoles de dieux païens dans un beau coin, c'est de l'extrapolation. Peut-être que ça existe quelque part, je ne sais pas, mais je n'ai jamais vu ça. Les branches de saule ne sont pas païennes mais correspondent aux palmes que les enfants de Jérusalem agitaient pour accueillir le Christ. On y met des choses qui nous sont chères, en effet, ou qui sont jolies, les photos de nos parents peuvent y figurer, mais pas sur le même rang que les icônes, et c'est parce que nous prions les saints d'intercéder pour eux.