Les lampes en os de baleine des peuples arctiques
- Alain Mihelic

- 19 déc.
- 9 min de lecture
Lumière dans la nuit polaire

Une Cathédrale en devenir ?
Pourquoi les Baleines mourantes viennent-elles sur le rivage, offrir leurs restes aux hommes ?
Voir Article : « Les Habitations traditionnelles en Russie » pour préciser des termes :Yourte et Yaranga.
La première flamme
« Dans la yourte battue par le vent, la flamme est un soleil miniature, une promesse de chaleur dans l’infini blanc.» – Récit yupik, collecté en Tchoukotka en 1972.
Le blizzard hurle et fouette à –45 °C. À l’intérieur d’un yaranga tchouktche, une flamme danse doucement dans un petit creux creusé dans l’os lisse d’une baleine. La lumière est douce, chaude, presque dorée.
Pour les peuples de l’Arctique, cette lampe n’est pas un simple outil : c’est une clé de survie, un symbole de foyer et un lien avec les ancêtres.

Intérieur de Yaranga
Le vent hurle dehors, charriant des grains de glace qui fouettent la toile du Yaranga comme des poignées de sable piquant. À l’intérieur, l’air est saturé d’odeurs : celle du cuir humide, des peaux qui sèchent, du poisson fumé suspendu aux perches.
Les lampes en os de baleine se retrouvent principalement chez :
Les Yupiks (côte pacifique de la Tchoukotka et ouest de l’Alaska)
Les Tchouktches (Extrême-Orient russe)
Les Inuits (Canada et Groenland)
Certaines adaptations chez les Koryaks et Nganassanes

Carte des langues Inuites du canada et Groenland
Wikipedia

Répartition Géographique des Groupes
Wikipedia
Dans certaines communautés, éteindre volontairement la lampe signifiait rompre un lien social ou marquer un deuil.
Une vieille femme s’avance, ses mains noueuses serrant une petite lampe en os de baleine. Elle creuse un instant le combustible avec un tison, puis approche une étincelle. La mèche s’embrase, la flamme prend. La pièce se transforme aussitôt : les visages se dessinent, les ombres s’animent, et le froid, soudain, paraît moins cruel.
« Tant que la lampe brûle, nous vivons », murmure-t-elle. Et les enfants, blottis sous les couvertures de fourrure, hochent la tête avec sérieux.

Qulliq allumée (Nunavut, 1999)
Femme inuit entretenant la flamme.

Intérieur d’un Igloo avec confort et l’eau chaude à tous les étages
Un soleil apprivoisé
La lampe en os de baleine, chez les peuples du Nord, n’était pas un objet banal. C’était le foyer, l’âme de la maison, le gardien silencieux qui veillait à la chaleur et à la lumière.

Pour Yaranguer la foule
Sans elle, impossible de cuisiner, de se réchauffer, d’affronter la nuit polaire qui engloutissait tout. Les ethnographes l’ont noté cent fois : on ne parlait jamais de « la lampe » comme d’un outil, mais comme d’une présence. Chez les Inuits, elle symbolisait la femme, gardienne du feu, et veiller à sa flamme était un devoir sacré.
Voir Article : « les Nenets, la toundra et moi »
La mèche du qulliq n’était pas en textile comme dans nos lampes modernes, mais faite de matériaux végétaux ou organiques absorbants, disposés sur le bord intérieur de la lampe remplie de graisse (souvent d’huile de phoque, de morse ou de baleine).
Les mèches pouvaient être fabriquées à partir de :
Mousses arctiques séchées (sphagnum moss)
Cotton arctique (Eriophorum), une plante aux fleurs blanches cotonneuses
Lichens secs
Parfois aussi de racines fibreuses ou de poils de caribou séchés, mais c’était plus rare.
Le principe : on disposait une petite bande de mousse ou de coton arctique imbibée de graisse le long du bord du qulliq, on l’allumait, et la capillarité entretenait la flamme. La longueur de la flamme pouvait être ajustée en déplaçant ou en rajoutant de la mousse.

Mèches et huile en combustion
(Inuit Circumpolar Council Canada)
Imaginez ce paradoxe : dans un monde où tout est démesuré — la banquise infinie, le froid mordant, les baleines géantes — la survie repose sur un creux d’os grand comme une main, rempli d’huile et de mousse.
Un contraste saisissant ! Et pourtant, ce fragile soleil domestiqué triomphait de la nuit.

Qulliq à la flamme vive
Une lampe traditionnelle en pierre gravée, sa flamme douce éclairant la Yourte ou le Yaranga — quand la lumière s’éveille dans l’ombre arctique.

Mobilier succin, rangement rapide
Scènes de la vie arctique
Un soir, dans un yaranga tchouktche, j’ai vu un vieil homme entretenir la flamme d’un geste si précis qu’il semblait réparer l’univers. À chaque pincée de mousse, à chaque ajout d’huile, son visage s’illuminait. Puis, voyant mon regard, il rit :« Sans elle, je ne verrais même pas ton nez gelé. »
Dans une autre « maison », une jeune mère réchauffait au bord de la lampe une petite tasse de décoction d’herbes. « Pour les enfants », dit-elle. La chaleur de la flamme suffisait à tiédir le liquide, et l’air se parfumait d’une odeur douce-amère. C’était un rituel autant qu’un soin : la lampe devenait guérisseuse.

La lampe éclaire la yourte : un foyer dans la nuit polaire
La baleine, l’animal-maître
Il faut se rappeler que ces lampes venaient de la mer. Les os provenaient de baleines échouées ou chassées lors de grandes expéditions. Rien n’était gaspillé : la chair nourrissait, l’huile chauffait, les fanons se transformaient en outils, et l’os devenait abri, instrument… ou protection de la flamme. L’os est résistant, facile à creuser, léger.

Un partage de soupette sous ma tente coquette

Intervention sur le sommet du gite
Mais au-delà de l’usage, il y avait la croyance : la baleine, protectrice, donnait une part de son âme à ceux qui l’honoraient. Allumer la lampe, c’était faire vivre encore un peu l’esprit de l’animal. Certains disaient même que la flamme reproduisait son souffle, oscillant comme une nageoire invisible.
Symbolique : la baleine, animal-maître, est associée à l’abondance et à la protection spirituelle.
Le Réservoir est taillé dans l’omoplate, la mandibule ou la côte.
La Mèche est faite de mousse séchée, coton végétal rare, poils torsadés.
Le Combustible : huile de phoque, huile de morse, graisse de renne (dans les zones non maritimes).
La Fabrication pas à pas :
Sélection de l’os (souvent blanchi par soleil et sel).
Creusement et polissage.
Gravures décoratives : spirales, animaux, scènes de chasse.
Montage sur socle en bois flotté ou os secondaire.
Détail ethnographique : certains artisans ajoutaient de petites cavités latérales pour réchauffer des herbes médicinales ou des encens.

Ecuelle ? Sébile ? Non éclairage public
Art et gravures
Ces lampes n’étaient pas toutes austères. Beaucoup étaient gravées de spirales, de scènes de chasse, de silhouettes de phoques et de morses. À la lueur vacillante, les dessins prenaient vie : le kayak avançait, la baleine plongeait, l’oiseau s’envolait. C’était un théâtre minuscule, un cinéma intime projeté par la main du feu.
Une lampe conservée dans un musée porte encore des incrustations de coquillage qui scintillent comme des étoiles. Le visiteur moderne y voit un objet d’art. Mais pour ses créateurs, c’était un acte de respect : donner à la lampe la beauté qu’elle méritait.
Gravures racontant des scènes de chasse ou mythes marins.
Pigments naturels : ocre, charbon, craie.
Parfois incrustations de dents, coquillages ou nacre.

Lampe traditionnelle inuit (qulliq en pierre)
Qulliq inuit en pierre (début XXᵉ siècle). Forme typique en demi-lune et patine d’usage.
Photo : First Arts / collection inuit de l’Arctique canadien, début XXᵉ siècle

La vertèbre majuscule
Rites et tabous
La lampe marquait les grands moments de la vie.
Avant une chasse, on l’allumait pour invoquer la protection des esprits marins. Lors d’un décès, on la laissait s’éteindre, comme si le souffle du disparu quittait la maison.
Dans certains villages, éteindre volontairement une lampe hors de ces circonstances équivalait à une insulte, un acte de rupture sociale : décès, séparation ou rite de passage — comme un silence symbolique où la lumière suspendue exprimait.
Un ancien me dit un jour :
« Si tu éteins la lampe, les ancêtres croient que tu veux être seul. Et crois-moi, ici, mieux vaut ne jamais être seul. »
La tradition des lampes sculptées dans l’os de baleine ne se limitait pas à l’éclairage et à la chaleur : elles portaient une dimension rituelle profonde.
Maintien de l'harmonie cosmique : dans la cosmogonie inuit, la lumière de la lampe est associée à l’équilibre entre les mondes humain et spirituel. Lorsque des tabous étaient transgressés, la lampe était éteinte ou laissée vacillante pour symboliser un déséquilibre ou un appel aux esprits guérisseurs.

Qulliq en usage cérémoniel
Scène de cérémonie inuit où la qulliq est allumée, symbole de lumière et protection.
Photo : Freepik Premium
Rituels de chasse réussie : chez certains groupes de chasseurs de baleines comme les Thule ou les Inupiat, allumer la lampe avant la sortie était un geste rituel invoquant protection et bon augure auprès des esprits de la mer

Allumage d’une qulliq
La flamme prend vie après l’instant délicat du geste — métaphore de l’espoir dans la nuit froide
Variantes regionales des Lampes
Tchouktches : lampes basses, ovales, décor minimaliste.
Yupiks : réservoir profond, décor animalier riche.
Inuits : parfois en pierre ollaire (quand l’os est rare), forme semi-circulaire.
Chez les Inuits, la qulliq symbolisait la femme, gardienne du feu, et son entretien faisait partie des tâches sacrées.
Déclin et renaissance
Au XIXᵉ siècle, le pétrole fit son apparition, et les lampes traditionnelles commencèrent à disparaître. Au XXᵉ, l’électricité les relégua dans l’ombre.
Mais elles ne disparurent jamais complètement. Dans certaines communautés, elles furent transmises de génération en génération comme des reliques familiales.
Aujourd’hui, dans des écoles de Tchoukotka, des ateliers apprennent aux enfants à sculpter, graver et allumer ces lampes, non pas pour remplacer l’ampoule, mais pour transmettre une mémoire : celle d’un peuple qui a su survivre grâce à un peu d’huile et une étincelle.
Des reproductions artisanales sont élaborées pour dotations aux musées et dirigées vers le tourisme culturel.
Leur conservation et mise en valeur suit quelques règles :
Humidité contrôlée : pour éviter la déformation de l’os.
Une Lumière rasante pour mettre en valeur les gravures.
Une Documentation photographique systématique.

Lampe à huile inuit entièrement gravée sur trois côtés, 19ᵉ siècle.
« Lampe à huile sculptée dans de l’os de baleine, un exemple rare et raffiné du savoir-faire arctique, datant du XIXᵉ siècle. »
Conclusion – Leçon d’une flamme
La lampe en os de baleine est à la fois un objet et un poème. Elle raconte l’histoire de peuples qui ont apprivoisé la nuit en la perçant d’une lumière fragile. Elle dit que l’ingéniosité humaine se niche dans les gestes les plus simples : creuser un os, tresser une mèche, verser de l’huile, allumer une flamme.
Dans notre monde saturé de lumière artificielle, ces lampes nous rappellent une vérité oubliée : qu’il suffit parfois d’une lueur minuscule pour repousser l’infini des ténèbres. Et qu’il y a, dans ce combat dérisoire et obstiné, toute la grandeur de l’humanité.
« La lampe est un soleil miniature que l’homme porte dans sa maison, quand dehors, la nuit ne finit pas. »
LA PIERRE OLLAIRE :
La pierre ollaire (aussi appelée stéatite ou soapstone en anglais) est une roche très tendre et facilement sculptable, composée principalement de talc et de minéraux comme la chlorite, la magnésite et parfois la dolomite.
Caractéristiques principales
Texture : douce au toucher, légèrement grasse (d’où son nom “ollaire” ou “savonneuse”).
Couleur : varie du gris clair au vert sombre, parfois avec des veines blanches.
Dureté : faible (1 à 2 sur l’échelle de Mohs) → peut se tailler au couteau.
Résistance thermique : excellente conductrice et diffuseuse de chaleur, supporte les hautes températures sans se fissurer.
Durabilité : se dilate peu avec la chaleur → idéale pour ustensiles et objets chauffants.
Usages traditionnels
Lampes à huile arctiques (qulliq) : quand l’os de baleine était rare, les Inuits sculptaient la lampe directement dans la pierre ollaire.
Ustensiles de cuisson : marmites, poêles, plaques chauffantes.
Objets d’art : sculptures inuit, boîtes, statuettes.
Construction : poêles en pierre ollaire (Scandinavie, Russie) pour chauffer les maisons.

Allumage cérémoniel d’une qulliq en pierre ollaire
Une main experte dispose la mèche sur le bord de la lampe, un geste ancestral transmis de génération en génération
Aire de répartition
Arctique (Groenland, Canada, Alaska, Tchoukotka) → usage par les Inuits et Yupiks.
Scandinavie et Russie du Nord (Carélie, Finlande, Norvège) → poêles et ustensiles.
Afrique (par ex. Zimbabwe) → sculptures shona.
Inde → plats et marmites traditionnels.
Pourquoi est-elle utilisée pour les lampes arctiques ?
Parce que cette pierre :
résiste au feu et à la chaleur de l’huile brûlante
est facile à creuser en forme semi-circulaire
diffuse la chaleur, empêchant l’huile de geler trop vite dans le froid extrême.
Tableau comparatif : lampe en os de baleine vs. lampe en pierre ollaire (qulliq)
Caractéristique | Lampe en os de baleine | Lampe en pierre ollaire (qulliq) |
Matériau | Os de baleine sculpté (robuste, léger) | Pierre ollaire / stéatite (tendre, résistante à la chaleur) |
Usage principal | Éclairage d’intérieur ; symbolique et rituel | Éclairage, chauffage, cuisson, fusion de neige F |
Forme | Varie selon la pièce osseuse (irrégulière) | Demi-lune ou ovale, concave |
Combustible | Graisse de phoque ou de baleine | Graisse de phoque ou baleine (grande efficacité) |
Mèche | Mousse, cuivre végétal, matières organiques | Linaigrette, mousse, coton-grass séché |
symbolique culturelle | Objet rare, souvent orné ou gravé | Symbole central du foyer inuit ; transmis aux générations |
Rituel | Utilisée lors d’initiations, rituels de chasse | Allumage cérémonial, marque de présence spirituelle |
Durabilité | Moins durable ; sensible aux chocs | Très durable, excellente conductrice et diffuseuse de chaleur; adaptée au froid extrême |
DIVERSES REALISATIONS EN OS DE BALEINE :

Sculpture expressive stylisée

Gros plan sur une sculpture inuit expressive en os de baleine.
Détails gravés profondément dans l’os de baleine — texture brute et expressivité ancestrale.

Sculpture figurative inuit avec motifs narratifs
Sculpture inuit en os de baleine représentant un personnage et un igloo — narration sculptée dans le matériau.

Figure humaine stylisée en os de baleine
Minimalisme et puissance expressive d’un matériau chargé de mémoire.



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