Les Lieux Légendaires de la Mythologie Slave Page 1
- Alain Mihelic

- il y a 1 jour
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Depuis la nuit des temps, les hommes ont cherché à expliquer et à représenter le monde qui les entourait. Au fil des siècles, récits, croyances et traditions se sont transmis, transformés et enrichis par l’imagination, donnant naissance à d’innombrables histoires qui ont traversé les générations.
Nos ancêtres ont ainsi peuplé leur univers de terres inconnues, de royaumes merveilleux, de villes disparues, de souverains glorieux et de contrées mystérieuses. Certaines sont devenues célèbres dans le monde entier, comme El Dorado, la légendaire Cité d’Or, ou encore l’Arcadie, terre idéale et hors du temps.
La liste de ces lieux imaginaires ou sacrés est presque infinie.
Nous avons tous entendu parler du mont Olympe et des Champs-Élysées de la Grèce antique. Nous avons suivi les aventures du roi Arthur et de la forêt de Brocéliande, rêvé devant le continent englouti de l’Atlantide ou découvert Asgard, la demeure des dieux dans la tradition nordique.
Qu’ils soient merveilleux, sacrés, mystérieux ou simplement rêvés, ces lieux occupent une place essentielle dans la littérature, les récits populaires et l’imaginaire collectif. Ils sont devenus des territoires familiers, bien que personne n’ait jamais pu les parcourir autrement que par les mots et l’imagination.
Mais qu’en est-il des terres mystérieuses et des cités oubliées de la tradition slave ?
C’est précisément le sujet de cet article. Alors, asseyez-vous, détendez-vous et profitez de la lecture : voici cinq lieux où le monde slave a placé ses rêves, ses morts, ses monstres, ses paradis et ses cités impossibles.
Lieux mythiques de la mythologie slave
La tradition orale du folklore slave et les documents historiques des éléments mythologiques de ce qui est connu sous le nom de mythologie slave révèlent des images merveilleuses pleines de personnages, d’histoires et de lieux fantastiques.
Chaque histoire est liée à un lieu mythique construit dans les mondes mythologiques magiques.
Ces lieux sont secrets, mystérieux et difficiles à trouver, enveloppés dans l’incertitude du temps et de l’espace, créés pour les aventuriers qui les cherchent.
Dans cet article, nous allons nous concentrer sur les lieux mythiques les plus remarquables qui inspirent encore les chercheurs et les écrivains du folklore moderne.
1. La mystérieuse île de Buyan
Dans les livres médiévaux russes, ainsi que dans le conte populaire «Le Livre de la colombe », l’île de Buyan (également connue sous le nom de Bujan), est décrite comme une île dans l’océan qui apparaît pour répondre aux désirs ardents d’un cœur pur.
Cette île est le lieu de résidence de trois frères qui sont en fait, les vents du nord, de l’ouest et de l’est.
Ils vivent sur ce morceau de terre avec les Zorya (les déesses solaires qui sont les filles et les servantes de Dazhbog, le dieu du Soleil).

Ivan Bilibine : Buyan dans : Le Conte du tsar Saltan
Le lieu mythique de Buyan est également mentionné dans de nombreux contes comme celui de Kochtcheï l’Immortel, qui est un antagoniste masculin typique du folklore russe.
(Voir Article : https://www.culture-russe.com/post/la-princesse-grenouille-partie-2)
Dans ce récit, Kochtcheï l’Immortel cache son immortalité (ou son Ame) sur cette île, à l’intérieur d’une aiguille placée dans un œuf qui se trouve lui-même à l’intérieur d’un canard, qui vit dans un coffre, lui-même cache dans un chêne (pas compliqué ?).
Il y a aussi des légendes qui appellent cette île « l’île de tous les temps » créée dans le ciel et ensuite envoyée dans le monde terrestre par le dieu du ciel, Perun.
Ce lieu mythique est également mentionné dans un opéra basé sur un poème du grand écrivain russe Alexandre Pouchkine : Le Conte du tsar Saltan.

Une Ile pas si tranquille, pour moi Buyan est bouillante
Au pied de ce chêne se trouve une pierre aux pouvoirs magiques, connue sous le nom d’Alatyr. Cette pierre est gardée par l’oiseau Gagana et le serpent Garafena.

Les Gardiens de l'Arbre-Monde entourant Alatyr
Alatyr ... au flanc bien sûr
(Voir Article :https://www.culture-russe.com/post/l-arbre-du-monde-partie-1)
L’idée selon laquelle Buyan serait nécessairement la survivance d’un ancien lieu géographique précis, notamment l’île de Rügen, a été proposée par plusieurs chercheurs, mais demeure une hypothèse.
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Buyan est peut-être plus intéressante encore lorsqu’on accepte qu’elle ne soit nulle part. Après tout, une île mythique perdrait une bonne partie de son charme si l’on pouvait simplement la retrouver sur Google Maps.
2. Le Royaume d’Opona et le rêve d’un monde juste
Le royaume d’Opona appartient à une autre catégorie de lieux imaginaires : le pays idéal que l’on espère découvrir quelque part au bout du monde.
Dans le folklore russe, le royaume d'Opona — Oponskoye tsarstvo — est présenté comme une terre située aux confins du monde. On y imaginait une société heureuse, libre des contraintes imposées par les puissants.
Ici pas de dragon.
Pas de monde souterrain.
Pas de malédiction.

Opona, l’utopie aux confins du monde
On croyait que dans ce royaume vivaient des paysans libres, non subordonnés à l’État ou à la noblesse.
Le royaume d’Opona était gouverné par un tsar qui était vrai et juste dans ses actions et ses actes.

Efim Chestnyakov : L'Entrée dans la Ville du Bien-être universel
Les vagabonds dans le paradis terrestre
Ce mythe utopique est similaire à d’autres mythes slaves du « paradis terrestre » qui sont présentés comme étant hors de portée et accessibles uniquement aux explorateurs curieux et courageux (comme Shambhala dans la tradition bouddhiste tibétaine par exemple).
Dans cet imaginaire, le pays idéal se trouve toujours ailleurs.
Ailleurs signifie généralement très loin : au-delà des montagnes, au-delà des mers, aux limites du territoire connu.
Plus on s'en éloigne, plus le monde semble susceptible d'être meilleur.
Cette idée se retrouve dans plusieurs traditions populaires russes, notamment dans les récits concernant des terres promises ou des royaumes cachés.
Certains voyageurs et communautés partirent effectivement à la recherche de ces pays légendaires.
Des groupes de croyants connus sous le nom de stranniki, les « vagabonds », sont notamment associés à la quête de terres où il serait possible de vivre en marge des autorités et des contraintes sociales.
Bien entendu, les expéditions ne produisirent jamais de résultat très spectaculaire.
Personne ne revint avec une carte portant l'inscription :
« Opona — deuxième chemin à droite après l'Oural. »
Mais le fait même que certains aient cru à l'existence de cette terre donne au mythe une dimension particulière.
Opona n'est plus seulement un conte. C'est un rêve de société, pour une autre manière de vivre.

Opona, le rêve d’un royaume juste
3. Vyraj, le pays où partent les oiseaux
Vyraj, également écrit Vyriy, Iriy ou sous d'autres formes régionales, est l’un des motifs les plus intéressants de l’imaginaire slave.
Dans les traditions populaires orientales, ce nom est associé à un lieu situé au-delà du monde connu, vers lequel les oiseaux migrateurs se dirigent en hiver.
Le motif est particulièrement évocateur : lorsque les oiseaux quittent les hommes à l'automne, ils ne disparaissent pas simplement. Ils rejoignent un autre monde.

Vyraj, le mystérieux club de vacances des oiseaux
Cette idée a progressivement été associée au séjour des morts et à un au-delà paradisiaque.
Vyraj était lié à la divinité connue sous le nom de Rod, le dieu suprême de la religion slave pré-chrétienne, et cet endroit se trouvait quelque part au-delà de la mer, ou même au bout de la Voie lactée.
Les oiseaux, les morts et l’autre monde
Dans certaines représentations folkloriques, Vyraj se trouve au-delà d’une porte ou dans un espace situé à l’extrémité du monde. Les oiseaux y passent l’hiver avant de revenir au printemps.
Certains contes le décrivent comme un jardin paradisiaque au-delà d’une porte de fer qui n’est ouverte que pour les morts et qui est placée au cœur de l’arbre cosmique (axis mundi).
(Voir Article :https://www.culture-russe.com/post/l-arbre-du-monde-partie-1)
Les âmes humaines sont transformées en oiseaux, qui nichent dans les branches de cet arbre. Selon les contes folkloriques, le dieu Veles est celui qui gardait les portes de Vyraj.
Veles se déguisait souvent en Rarog, un démon du feu, tenant les clés des enfers dans sa main.

Le Velu Veles veut voyager avec les vents et visiter les vastes vallées
Cette association entre oiseaux migrateurs et âmes humaines est particulièrement belle. Elle crée une sorte de cycle naturel : les oiseaux quittent le monde visible, gagnent un ailleurs mystérieux, puis reviennent avec le printemps.
Le cycle naturel devient ainsi une image du passage entre la vie et la mort.
Certains contes populaires dépeignent cette croyance, en présentant l’âme humaine comme un esprit qui quitte la Terre et se déplace vers Vyraj lorsque le corps est incinéré. Mais l’âme n’y reste pas pour toujours et retourne plus tard dans le ventre d’une femme enceinte, apportée par une cigogne ou un oiseau nocturne.

C’est la danse des canards ?
Avec la christianisation des populations slaves, ces représentations ont été progressivement rapprochées de la conception chrétienne du paradis et de l’enfer.
4. Belovodié, la Terre des Eaux blanches
Belovodié est l'un des lieux les plus intrigants du folklore russe parce qu'il se situe à la frontière entre la légende et la recherche bien réelle d'un territoire mystérieux.
Son nom signifie approximativement « Terre des Eaux blanches ».
On le décrit comme un pays lointain, caché quelque part au-delà des régions connues, où vivrait une population pieuse et libre, préservée des malheurs du monde.
À première vue, Belovodié pourrait sembler n'être qu'une autre version du royaume idéal d'Opona.
Mais la différence mérite d'être conservée.
Opona se rêve, Belovodié se cherche.
Opona représente surtout un royaume utopique, une société idéale située aux confins du monde.
Belovodié possède une dimension plus religieuse et plus géographique.
Dans certaines traditions, ce pays caché était considéré comme une terre véritable, qu'il était possible — au moins en théorie — de retrouver en suivant les indications transmises par les anciens récits.
Des groupes de vieux-croyants entreprirent ainsi des recherches pour découvrir ce territoire mythique. Les récits concernant Belovodié se mêlèrent progressivement aux traditions de voyageurs, aux légendes géographiques et aux aspirations religieuses de communautés cherchant un refuge loin des autorités et des persécutions.
L'histoire de Belovodié est ainsi étroitement liée aux Vieux-Croyants russes.
Voir Article : « https://www.culture-russe.com/post/les-orthodoxes-vieux-croyants »

Un p’tit coin de paradis
Après les réformes religieuses entreprises au XVIIᵉ siècle sous le patriarche Nikon, une partie des fidèles refusa les modifications apportées aux rites de l'Église orthodoxe.
Ces communautés furent progressivement marginalisées et certaines cherchèrent à s'éloigner des autorités religieuses et politiques.
Dans cet environnement naquit ou se développa l'imaginaire de terres lointaines où l'on pourrait vivre selon l'ancienne foi, à l'écart du pouvoir.
Belovodié devint ainsi beaucoup plus qu'un paradis abstrait.
C'était potentiellement un refuge.
Un endroit où l'on pourrait recommencer sa vie.
C'est ce qui rend Belovodié particulièrement fascinant : le mythe ne resta pas enfermé dans les contes.
Des hommes partirent réellement à sa recherche.
On évoqua différentes régions possibles : l'Oural, la Sibérie, l'Altaï et même des territoires beaucoup plus éloignés. Mais comme souvent avec les paradis terrestres, Belovodié avait un petit défaut : personne ne semblait en posséder la bonne carte.

J’ai trouvé le chemin !
Un paradis que l'on déplace toujours
Plus les voyageurs cherchaient Belovodié, plus le lieu semblait s'éloigner.
C'est une caractéristique assez classique des terres promises : elles sont toujours quelque part, mais rarement là où l'on vient de regarder.
Belovodié représente ainsi un mélange très particulier de foi, d'utopie et de géographie imaginaire.
Ce n'est pas seulement un endroit où l'on aimerait vivre.
C'est un endroit que certains ont cru pouvoir réellement trouver.
Et c'est peut-être là que réside son plus grand mystère.

Plus les voyageurs cherchaient Belovodié, plus leur but semblait s'éloigner
5. Nav – le monde souterrain
Après avoir suivi les oiseaux vers Vyraj, le lumineux pays des oiseaux, notre destination suivante est nettement moins accueillante.
Dans la mythologie slave, le lieu nommé Nav (également connu sous le nom de Nawia, Navje, Mavka ou Nyavka) est un lieu mystérieux pour les âmes des morts, c’est le monde souterrain gouverné par le dieu Veles.
Nav est souvent interprété comme le pendant opposé au lieu imaginaire Vyraj qui était le paradis mythique.
Étymologiquement, le mot « nawia » ou « nav » et ses variantes dérivent du mot proto-slave qui signifie « cadavre » ou « défunt ».

Fleur de Nav
Nawki des Enfers
Les âmes des morts étaient appelées « nawie » ou « nawki », mais selon certaines interprétations folkloristes, ce mot était utilisé communément pour nommer les démons, décédés de morts tragiques et prématurées, les assassinés, les assassins, les âmes des noyés et les sorciers.
Tous ces morts étaient susceptibles de devenir des êtres « mal placés » entre deux mondes.
Formant des groupes d’âmes humaines pauvres et aigries, jalouses des vivants, donc vengeresses et hostiles à leur égard.
Certains morts continuaient à rôder autour des vivants, en une forme de « vie après la Mort ».
Ce qui est assez compréhensible, finalement : si vous êtes mort alors que votre voisin continue tranquillement à cultiver son champ, à boire sa vodka et à se plaindre du temps qu'il fait, il y a peut-être de quoi être légèrement contrarié, surtout s’il est l’instigateur de votre mort.

Les âmes "mal placées" entre deux mondes
Les nawki dans le folklore bulgare
Dans le folklore bulgare, les navii prennent une forme encore plus inquiétante.
Ils sont décrits comme des esprits qui s'en prennent notamment aux femmes venant d'accoucher.
Le choix n'est probablement pas anodin.
La naissance et la mort appartiennent aux deux grands moments de l'existence où la frontière entre les mondes semble particulièrement fragile.
Une femme vient de donner naissance à un enfant. Une nouvelle vie apparaît.
Et, dans l'imaginaire traditionnel, cette proximité même avec la vie peut attirer les forces de la mort.
Le folklore transforme alors cette inquiétude en créatures.
Les navii deviennent les prédateurs de ce moment fragile.
Le nawki dans le folklore ruthène
Dans la « Chronique primaire ruthène », ce sont des esprits démoniaques qui apportent la peste mortelle.
Cette version du mythe représentait Vélès au centre de la Nav, vivant dans un marais, assis sur un trône d’or avec une épée, à la base même de l’arbre cosmique.
Veles guidait les âmes dans le Nav et des l’entrée, elles rencontrent Zmey - un dragon (de zmia, le serpent).

Veles, dieu slave géométrique du monde souterrain
Nav est donc moins un « enfer slave » bien organisé qu’un ensemble de croyances autour des morts, des âmes et de l’autre monde.
Mais derrière cette apparente superstition se cache une idée beaucoup plus profonde.
Les sociétés traditionnelles avaient besoin de distinguer les « bons morts » des « mauvais morts ».
Le mort qui avait reçu les rites appropriés pouvait rejoindre l'autre monde.
Celui qui mourait dans des circonstances particulières risquait au contraire de rester coincé à la frontière.
Et personne n'aime avoir un voisin coincé entre deux mondes.

Veles et le chemin vers Nav
Une étrange histoire venue de Polotsk
L'une des mentions les plus curieuses du terme Navia apparaît dans la Chronique des temps passés.
En 1092, la ville de Polotsk fut frappée par une épidémie particulièrement meurtrière.
La chronique rapporte alors un récit extraordinaire : la nuit, des créatures invisibles et mystérieuses parcouraient les rues.
Les habitants tombaient malades et mouraient.
Une épidémie ne possédait ni virus ni microscope. Elle avait donc besoin d'un visage.
Et les Navias pouvaient parfaitement jouer ce rôle.
Conclusion de la Page 1 :
Une première moitié du voyage… et déjà cinq mondes
Nous avons donc rencontré des façons très différentes d'imaginer l'ailleurs.
Avec Buyan, l'île apparaît et disparaît comme si elle refusait de se laisser enfermer dans une carte.
Avec Opona, l'ailleurs devient le rêve d'une société parfaite.
Avec Vyraj, il devient le territoire mystérieux où partent les oiseaux et où les âmes peuvent trouver leur repos.
Et avec Belovodié, le paradis quitte presque le domaine du conte pour entrer dans celui de la quête : des hommes ont réellement cherché cette terre promise, convaincus qu'elle pouvait exister quelque part au-delà des frontières du monde connu.
Bienvenue dans Nav : jusqu'ici, nous avons surtout regardé vers le haut, vers le lointain ou vers l'ailleurs.
Avec Nav nous regardons dans une direction beaucoup moins confortable :
Vers le bas.



Merci pour ce partage
L’esprit slave ténébreux énigmatique pour nous européens mais insdispensable aux enfants !